A Serious Man est un film particulier dans la filmographie des frères Coen. Il ne fait pas date par son originalité mais par le soin tout particulier qu’ils ont pris à mettre en scène cette allégorie appliquée d’un mythe fondateur. Le long-métrage s’ouvre sur une courte fable, interprétée en yiddish, à la narration séparée du film à proprement dit. Dans la pensée et dans l’imaginaire cependant, il y a un curieux lien qui se forme entre cette saynète et la descente aux enfers vécue par le personnage principal, Larry Gopnik.Nous sommes au sein d’une communauté juive, dans les années 50, et Larry s’apprête à vivre une déstructuration en règle de toutes ses certitudes. Il est dit que celles-ci sont le luxe des spectateurs, et Larry Gopnik (déconcertant Michael Stuhlbarg) va devenir l’acteur de l’explosion en plein vol de sa propre vie. Introduite avec subtilité par la composition de Carter Burwell (des nappes de guitare et de piano qui dissonent et instiguent efficacement le malaise), la fission des conventions suit celle des contingences, le talent de la mise en scène des frères Coen la portant à un paroxysme remarquable.

C’est d’abord par la construction des personnages secondaires que celui de Larry est défini : son frère Arthur ne peut désengorger le kyste logé dans sa nuque, son voisin antipathique préfigure la guerre du Viêtnam, sa femme demande le divorce, un élève sud-coréen essaie de le corrompre, son fils fait l’expérience de la marijuana en écoutant Jefferson Airplane… A Serious Man est avant tout une très grande comédie à l’humour pince sans rire et aux dialogues toujours à contre pied. Les situations les plus cocasses et les plus déroutantes apparaissent comme des dérèglements à peine appuyés d’un ordre social familier. Recréant avec brio une époque aujourd’hui révolue, le scénario des frères Coen contredit peu à peu la nostalgie que l’on aurait d’abord pu détecter.
Sans jugement catégorique, les frères Coen plongent dans une origine juive qu’ils dissèquent avec un recul sidérant. C’est de l’homme sérieux du titre dont il est véritablement question, et de destin aussi quelque part. Redonnant vie à des pans entiers de certitudes religieuses, le film ne s’oppose jamais autrement que par les coups du sort que subit Larry. C’est en effet ce que l’on catalogue un peu hâtivement sous le terme d’humour juif’ et qui est plutôt ici un recul particulier sur les situations vécues, comme si tout était donné à voir sous un angle légèrement oblique. C’est d’ailleurs le chemin le plus court entre un point A et un point B : la norme sociale dans laquelle vit Larry au début et la catastrophe naturelle qu’il vivra à la fin.

La construction du film est sa réussite, l’alternance entre ces problèmes qui s’amoncellent petit à petit et une routine qui se retrouve dans la succession des séquences (la maison, l’école, les visites chez le rabbin ou l’avocat). On en vient d’ailleurs vite à plaindre Larry et à attendre cette fameuse goutte d’eau qui viendra faire déborder un vase qui paraît rapidement trop plein. Les frères Coen auraient d’ailleurs tout aussi bien pu monter la trajectoire que prend la vie de Larry avec celle d’une voiture en pleine lancée vers un mur tant la direction est vite transparente. C’est alors qu’avec beaucoup d’intelligence ils établissent des parallèles entre les situations vécues par Larry d’une part et les personnages secondaires d’autre part (voire le fameux accident vers la moitié du film).
Enfin c’est en prenant racine et acte dans une religion qu’ils semblent avoir minutieusement étudiés que le propos du film trouve son ampleur et sa portée : sans prédire, ils laissent les actes parler d’eux-mêmes et leurs conséquences entraîner les suivants. Le plan final sert donc de mise en perspective, a posteriori, d’un bout de course tragique, comme de coutume.