Werner Schroeter est mort, depuis plus d’un an déjà, et ses films sont à peine vivants, tout justes visibles. Dans son essai « A Werner Schroeter, qui n’avait pas peur de la mort », deuxième opuscule d’une collection d’actualité critique éditée par Capricci, Philippe Azoury lance jusqu’outre-tombe une épître d’amour au cinéaste allemand. Écrit d’une plume fiévreuse, ce dithyrambe exalté ressemble plutôt à un in memoriam élégiaque qu’à une étude raisonnée ; le format court de l’essai favorise ça. L’écriture habitée d’Azoury contamine son lecteur de la passion inhérente à l’art de Schroeter.Du mois de décembre 2010 à la mi-janvier, le Centre Pompidou, en partenariat avec le Goethe Institut, a organisé une rétrospective du cinéma de Werner Schroeter. Occasion rare de voir unis les films du grand auteur opératique. En complément : ce panégyrique d’Azoury. Traversée à tombeau ouvert des accointances de Schroeter avec le cinéma, l’ouvrage n’est pas exactement un complément aux œuvres, il ne pallie jamais aux mystères qu’elles produisent. Après avoir lu le petit livre violet et noir, La Mort de Maria Malibran ou Malina n’auront pas défloré leurs peaux pour révéler l’esprit de leur passion ; ils en verront plutôt leurs effets accrus. « A Werner Schroeter, qui n’avait pas peur de la mort » accompagne mieux qu’il ne résout et appointe des clés de compréhension. Dans ce livre-conjoint, Schroeter n’est pas réduit à un objet d’étude. Il est pleinement un sujet portraituré avec autant d’excès magnifique qu’il en fallut à Schroeter lui-même pour réaliser ses films langoureux. Pas un essai sur Schroeter ; une apologie avec Schroeter ; un écrit qui le traverse et dépend tout entier de lui.

Ce compagnonnage posthume, balade de spectres dans une vie de films brulots, saute de fragments en fragments. 74 vues du pic Schroeter ; aléatoires, hasardeuses, motivées par la seule admiration. Schroeter en autant de variantes, en autant de faces se décuplent pour révéler, par Azoury, son squelette génial. Les morceaux courts qui ponctuent l’essai composent autant de vitesse à travers lesquelles s’accélère la ferveur cinéphile. Au rythme de la lecture, pour ceux qui ont vu ce que l’auteur offre de plus saisissants en cinéma, les flots reviennent et la piété schroeterienne nous prend. A mesure de la lecture, pour ceux qui n’ont pour Schroeter que le nom à l’esprit, c’est une roue de feu qui nous engorge et nous porte vers ses films, le trop peu disponibles en DVD. Dans tous les cas, un espoir : il y aura toujours les mots d’Azoury pour se bruler des images de Schroeter.
Adjoint par le fantôme du cinéaste « underground » - catalogué ainsi dès ses premiers films, le livret définit de quoi Werner Schroeter est-il le nom, de quelle poétique dresse-t-il la langue. Il y figure comme le metteur en scène du camp (« On dit camp, et on pense légèreté »), de la voix comme élément de grâce, de « la décadence presque pathologique des formes », de la forme du social, et surtout de la conjonction moderne entre « le sacré et la pisse ». « Voici Schroeter en son art, se remémorant la seule vérité : nous sommes faits d’or et de merde. » Ces angles de vue noués tressent la tapisserie Schroeter. Comme ces caresses visuelles, en gros plans, roulant sur les tableaux dans Poussières d’amour ou Nuit de chien, l’écriture d’Azoury panote sur la poétique du « Zorro psychédélique » (petit nom de Nicole Brenez pour le cinéaste) et construit un montage alterné entre plans d’ensemble et inserts.
Cent questionnements sont possibles devant ce bréviaire. Parmi les premiers : quelle tête coiffe les corps de l’oeuvre de Schroeter ? Ceux qui y chercheront à quoi ressemble le chantier des films, comment se sont levés de tels monuments de beauté, peuvent retourner chez Gérard Courant et ses entretiens avec le cinéaste qu’il a édité chez la Cinémathèque française et le Goethe Institut en 1982. Le reste se gorgera de ce que Schroeter imprime, laisse d’impressionnés chez Azoury et, par extension, chez nous, lecteurs. De ce que le petit bouquin, très arbitrairement, laisse entrevoir de plus enthousiasmants : « Schroeter qui a fait de la passion la substance de son cinéma. » ; « Chez Schroeter, on n’existe qu’à l’image. » ; « Les créatures de Schroeter sont des anges ». Il y a aussi ce panthéon en quadriumvirat dans lequel Azoury inscrit l’auteur allemand, et qui donne l’ampleur de son génie : « A trois ou quatre, on rêvait : et si le cinéma moderne n’avait été que ça : lui, Garrel, un peu Warhol (celui d’Imitation of Christ ou de Chelsea Girls), Eustache : la beauté du geste. ». La cent cinquième page tournée, l’ouvrage refermé, il reste à broder les hypothèses sur le legs schroeterien (plus excitant que celui de Fassbinder) : Joao Pedro Rodrigues, Harmony Korine ? Guère davantage. C’est qu’en créateur qui « n’avait pas peur de la mort », Schroeter inventait et détruisait dans le même mouvement. Vite dit : son œuvre est unique. Plus exactement : pétrie de son auteur, elle est hermétique à se dissoudre ailleurs. Et l’écriture syncopée d’Azoury procède de la même exigence pantagruélique : dire les choses dans la magnificence, au précieux risque de l’emphase, et les éteindre aussitôt.