True Grit (Un film de Joel & Ethan Coen)
De sang froid
Par Othman El Maanouni, le 23 février 2011 2011
Les frères Coen ont une qualité assez unique : celle de mystifier sans cesse le spectateur par l’illusion du drame alors que c’est en fait l’absurde, le comique qu’on peut en tirer, qui les intéresse profondément. Ceux qui s’attendront à un western classique seront durement déstabilisés par l’histoire de Mattie Ross - 14 ans - et de sa vengeance implacable. La qualité principale du long-métrage est d’entreprendre un numéro d’équilibriste de deux heures entre la puissance dramatique de la vengeance et la charge historique pamphlétaire.

Il y a tout d’abord dans True Grit l’opposition des âges et des expériences, amplifiée par le caractère historique de l’intrigue. Mattie (Hailee Steinfeld) s’allie à l’US Marshall Rooster Cogburn (Jeff Bridges, borgne) et au Texas Ranger LaBoeuf (Matt Damon, moustachu) dans une épopée singulière où ils poursuivent l’assassin du père de la jeune fille en plein territoire indien. Mattie est présentée dès les premières minutes du film (au choix glaçantes ou sinistrement drôles) comme d’une maturité à la limite de l’incrédulité. Cogburn, a contrario, se situe entre le vieux briscard impassible et l’alcoolique incapable. LaBoeuf (quel nom !), enfin, est un patriote naïf qui ne s’associe aux deux autres que par pur pragmatisme.

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Ici la jeune fille n’en est pas une, tout comme le vieux briscard n’en est pas un. Leur relation de dépendance commence par le détour d’une séquence absurde où la jeune fille, pas le moins du monde impressionnée, inverse les rôles. Alors, au fur et à mesure, on se fait à l’idée que cette fiction sera jouée comme telle, c’est-à-dire que seul les éléments de violence et de drame ramèneront le film à sa classification généraliste, celle d’un western. Les situations absurdes abondent d’ailleurs dans les deux premiers tiers du film tant que la narration classique – et le spectateur – se contente de l’attente et de l’anticipation. Alors les frères Coen s’attaquent avec effort et malice à la fondation des Etats-Unis, au traitement des Indiens, au système judiciaire, à la valeur variable de la vie humaine etc. Ils s’appliquent en fait à déconstruire patiemment, et avec finesse, les textes fondateurs de leur pays d’origine, ses valeurs présentées comme viciées, et à mettre en évidence l’ignorance globale de leurs compatriotes. Leur talent premier, en revanche, est de ne jamais donner de leçon, d’ignorer les messages et de laisser libre cours à l’interprétation plus ou moins poussée du spectateur. Ils n’oublient donc pas de faire du cinéma, de filmer en cinémascope les paysages légendaires, de faire jaillir le sang et de suivre consciencieusement les codes bien établis par John Ford et ses nombreux adeptes.

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L’enthousiasme outre Atlantique pour le film est assez étonnant. Il est surtout assez navrant étant donné la charge outrancière à peine voilée des deux frères contre une Amérique puritaine et misogyne à trop courte mémoire. C’est l’avantage et l’inconvénient de la fable qu’ont imprimé les Coen sur leur film, la puissance allégorique ne rime à rien face à l’incompréhension du plus grand nombre. Aux auteurs et aux petits malins qui, film après film, de se régaler devant les pitreries graves de personnages pris entre deux feux : celui de la vengeance et celui de la récompense. Ils les ont jusqu’ici alternés en variant les genres à tour d’imagination.

On regrettera peut-être une fin qui semble comme concédée à une intrigue jusqu’ici facile sans être simpliste. Elle peine tout de même à diminuer une émotion qu’a nourri le film avec soin : la jouissance d’avoir été estimé à sa juste valeur.

Images : © Paramount Pictures France






A l’occasion de la sortie du dernier film de Jacques Audiard, Un prophète, Fin de Séance vous propose un top 5 consacré aux films de prison.

  1. Down By Law de Jim Jarmush
  2. La Grande illusion de Jean Renoir
  3. Hunger de Steve McQueen
  4. La Grande évasion de John Sturges
  5. L’Évadé d’Alcatraz de Don Siegel

Sans oublier Midnight Express et La Vie de David Gale de Alan Parker, Le Reptile de Joseph L. Mankiewicz, Cube de Vincenzo Natali, et Au nom du père de Jim Sheridan.



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