Syriana (Un film de Stephen Gaghan)
La conquête de l’or noir
Par Julien Hairault, le 6 mars 2006 2006
Dans la vague actuelle des films politiques à Hollywood, Syriana s’impose comme l’œuvre la plus réfléchie et peut-être la plus réussie. Pour indication, Syriana est le terme qu’utilise la CIA pour parler du Moyen-Orient comme elle aimerait le voir. Tout un programme de politique extérieure, disséqué et critiqué par le scénariste habile de Traffic.

Il n’est pas simple de résumer en quelques lignes le scénario de ce film à la fois confus et maîtrisé, véritable témoignage des dérives financières et politiques du monde d’aujourd’hui. Stephen Gaghan met en scène les relations internationales qui se nouent autour des puits de pétrole du Moyen-Orient, relations bien souvent corrompues et corruptrices. Sans en dire plus sur les événements qui font l’intensité dramatique de ce film, on peut annoncer sans se tromper qu’il s’agit là d’une fiction très politisée qui se positionne tel un observateur neutre. Sans parti pris, Syriana se contente de mener le spectateur dans l’enfer du monde des affaires liées à l’or noir.

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Un enfer dont la flamme est sans cesse entretenue par tous les belligérants, hommes d’affaires occidentaux ou princes arabes. La corruption est au fond le personnage central de ce film qui met en scène des hommes qui parfois sont bons au départ (l’avocat, le trader joué par Matt Damon), mais qui finissent toujours par déraper et voir leurs intérêts personnels prendre le dessus. L’argent ne fait pas le bonheur nous dit-on souvent, mais il est quand même l’unique but recherché par tous (les personnages qui ne cautionnent pas cette idée sont exclus de la fiction). L’argent et la corruption, le mal politique et financier de ce nouveau siècle, mis en scène avec une implacable rigueur et un sens du détail remarquable par Stephen Gaghan.

Scénariste du Traffic de Soderbergh, Gaghan a retenu quelques leçons de cette expérience. Il a tout d’abord conservé ce même procédé narratif qui consiste à faire se mélanger les lieux de l’intrigue sans continuité logique si ce n’est celle qui unie tous ces endroits à la grande magouille planétaire. De l’Iran à la Suisse, en passant par les Etats-Unis, le Liban, la France et l’Espagne, Syriana multiplie les décors, les langues parlées et rend ainsi universelles les dérives mises en scène, ces dernières n’ayant pas de frontières. Aucune unité de lieu donc, mais déjà le constat amer que la planète entière ne peut vivre sans un idéal autre que celui de l’argent. La dénonciation du libéralisme économique existe ici parce que 90% des personnages adhèrent à cet esprit, de force ou de gré. Les autres mourront, enfants-terroristes manipulés ou agent discrédité de la CIA (George Clooney) qui comprend trop tard que le mal est fait.

De sa collaboration avec Soderbergh (co-producteur du film), Gaghan a aussi retenu que la mise en scène pouvait grandement participer à faire percuter le public avec les propos tenus. Sans se servir des filtres de couleurs qui faisaient de Traffic un film à trois espaces bien distincts (alors que Syriana met tous les lieux dans le même panier), Gaghan reste près des corps des personnages. Caméra portée et présente là où il faut, il y a l’idée d’un travail documentaire dans cette réalisation qui ne rate rien des événements importants, et qui sait aussi les organiser à merveille grâce à un montage très précieux. On ose à peine imaginer la somme de travail qu’il aura fallut à l’équipe du film pour accoucher d’un scénario aussi pointu, inspiré en partie par le livre polémique de Robert Baer, « La chute de la CIA ».

Car s’il y a bien un reproche impossible à faire à la bande de Soderbergh, Clooney et consors, c’est bien celui de dénoncer le manque de documentations. Déjà Good Night, and Good Luck. impressionnait par sa froide et précise description d’un fait réel d’importance. Ici, le combat idéologique qui est mené par l’équipe du film nécessite un travail en amont bien entendu irréprochable. Pour dénoncer les malversations des grandes entreprises américaines, les avocats corrompus et l’influence néfaste de l’occident sur le Moyen-Orient (où le dollar est maître), il fallait prendre des pincettes mais aussi ne pas avoir peur de se jeter à l’eau. Alors que Spielberg n’a pas complètement réussit à se libérer du poids idéologique trop important de son dernier film (le conflit Israël/Palestine dans Munich), Gaghan lui, ne se fait pas prier pour dénoncer ouvertement les affaires qui pourrissent la planète. Si bien que le film se termine par un panneau explicite : « Bien qu’inspiré de faits réels, ce film met en scène des personnages fictifs... ». Où est la fiction ? le documentaire ? Syriana est bel et bien dans cet entre-deux qui renforce encore plus notre croyance en un cinéma militant, capable de s’imprégner de la réalité pour créer des fictions crédibles, divertissantes et surtout intelligentes.

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Mais que pense plus précisément Gaghan des dérives de ce monde, de son pays qui est pointé du doigt ici comme le déclencheur de tous les problèmes. Des problèmes qui par ailleurs se retournent bien souvent contre eux (le missile qui sert à faire exploser le nouveau complexe pétrolier américain dans le golfe est un missile... américain), faisant encore plus planer le malaise. Les Etats-Unis sont pointés du doigt comme étant une nation arrogante et dangereuse, qui tente d’imposer ses règles et façons de faire au reste du monde. Ce dernier a le choix de suivre cette voie, ou alors de se concentrer derrière des valeurs moins accessibles (ce pour quoi des jeunes gens se tuent au nom de principes religieux, ou encore l’utopie naïve et hors du coup du fils de l’émir).

Ce n’est pas tant la perdition du monde qui est l’enjeu central ici, mais la façon dont les Etats-Unis participent à celle-ci. A la fin du film, deux personnages américains retournent chez eux pour y retrouver la famille, valeur refuge. Mais cet idéal n’a plus lieu d’être aujourd’hui. Dans la si réaliste fiction qu’il met en scène, Gaghan se doit d’indiquer que le malaise a contaminé le cœur du peuple américain, l’unité familiale. Père alcoolique, femme délaissée, des exemples anodins qui témoignent que si le mal fait beaucoup plus de dégâts sur le terrain, il n’en demeure pas moins qu’il fait aussi souffrir en silence le peuple américain. La plus belle scène du film est celle où Clooney retrouve son fils dans un restaurant. Ce dernier ne comprend pas les choix de vie de son père, "menteur professionnel". Toute la force de Syriana est de dire que les Etats-Unis est un pays malade, et contagieux. Rarement une fiction hollywoodienne n’aura collé au plus près de la réalité de son époque.

Images : © Warner Bros. France






A l’occasion de la sortie du dernier film de Jacques Audiard, Un prophète, Fin de Séance vous propose un top 5 consacré aux films de prison.

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  2. La Grande illusion de Jean Renoir
  3. Hunger de Steve McQueen
  4. La Grande évasion de John Sturges
  5. L’Évadé d’Alcatraz de Don Siegel

Sans oublier Midnight Express et La Vie de David Gale de Alan Parker, Le Reptile de Joseph L. Mankiewicz, Cube de Vincenzo Natali, et Au nom du père de Jim Sheridan.



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