Je confesse d’entrée avoir une passion singulière pour les films de Bertrand Blier. Sa conception de l’amour, des relations humaines, de l’importance de la vie humaine, et de la vie en générale me touche profondément. J’ai néanmoins été déçu par certains de ses précédents long-métrages, Combien tu m’aimes ?, son dernier film, en particulier.Il m’aura d’ailleurs fallu quelques séquences avant d’être convaincu par l’exercice d’équilibriste que le metteur en scène propose à ses spectateurs : Jean Dujardin et son cancer, Albert Dupontel. Les deux acteurs sont d’ailleurs formidables car ils jouent cette relation surréaliste comme deux amis au bar, entre le blanc et le rouge, les vins et les globules. Rapidement, pourtant, les dialogues font mouche, le huis clos s’émancipe de son unité de lieu (la villa de l’écrivain, Charles Foulque, joué par Jean Dujardin) et la métaphore s’enhardit.

Il faut voir l’écrivain combattre son cancer, physiquement donc, puis peu à peu s’accoutumer à l’idée, jusqu’à dîner avec lui et coucher dans le même lit. Ces séquences savoureuses et souvent extrêmement drôles (certaines répliques sont véritablement géniales) n’excluent pourtant pas le malaise graduel qui s’empare de l’écrivain et, par extension, du spectateur. Tout est drôle mais tout est morbide, et si l’humour est noir c’est tout de même sous le soleil du sud de la France que se joue le drame.
Il est difficile de rentrer dans les détails car le film se dévoile peu à peu, et une grande partie du plaisir vivifiant qu’il provoque naît de l’enchaînement des surprises dont seul Bertrand Blier sait tirer ces grandes leçons de vie qui se présentent souvent sous forme de fable paillarde et caustique. C’est dans ces allées et venues, souvent en steadycam, que flotte le spectateur, rechignant d’abord à adhérer à ce surréalisme si peu couru de nos jours, puis doucement et tendrement emporté par la puissance du désir qui habite chacun des personnages.

Et quand Christa Théret (Evguenia) dit à Anne Alvaro (Louisa, la servante) que la beauté de son âme fait tourner le monde, le petit film se transforme en grande œuvre où la vie vaut la peine d’être vécue, où les erreurs sont autant d’apprentissages et où l’Amour triomphe (qu’il soit pour sa servante, ou pour le vin blanc).
Pour peu qu’on ait vu certains chefs d’œuvre comme Beau-père, Préparez vos mouchoirs ou comme 1, 2, 3 soleil, on est littéralement transformés par la façon qu’a le metteur en scène de 71 ans de se renouveler éternellement, tornade vitale qui emporte les dernières inquiétudes dans une communion de répliques cinglantes, de blagues glaçantes et de vie pure.
Alors Le Bruit des glaçons devient une véritable fable tragique où un homme qui avait tout, qui pêchait par excès autant que par lâcheté, est prêt à tout abandonner. Alors il se sent seul, sa triste vie devient un poids insupportable, et son cancer manque de gagner. Arrivent les premières migraines terrassantes, il se tord de douleur et la métamorphose a lieu. Louisa, la servante mutique, extension physique de la villa (elle était « livrée » avec) soigne son patron, son fils revient le voir, il a 16 ans, elle en a près de 50, « et alors ? ».
La subversion n’a pas d’âge : voyez donc Bertrand Blier qui écrit avec toute sa foi et tout son courage, qui après plus de vingt films n’a jamais trahi son sujet, ni son cinéma, et regardez le Bruit des glaçons, ce délicieux cliquetis qui peut faire froid dans le dos, mais qui a l’immense qualité de se transformer à la lumière du soleil.