Terroriste luttant contre une dictature dans une Angleterre à peine futuriste, V est le personnage central de l’adaptation cinématographique du graphic-novel d’Alan Moore et David Lloyd. Aux commandes de ce film impressionnant tant sur la forme que sur le fond, les producteurs et scénaristes Andy et Larry Wachowski (les créateurs de Matrix), et le réalisateur James McTeigue.Prenant modèle sur le nazisme, les Etats-Unis et la Grande Bretagne d’aujourd’hui pour décrire une dictature moderne où la peur de la population est entretenue par les médias et des gouvernements uniquement concernés par leurs intérêts et le pouvoir absolu, V pour Vendetta est l’équivalent qualitatif de La guerre des mondes de Spielberg, sorti l’an dernier. Ces deux films ont pour point commun de faire appel à la mémoire collective de notre histoire récente pour bâtir des fictions aux sous textes très politisés. De la Shoah au 11 septembre, en passant par les retombées politiques de ce dernier (la culture de la peur, l’islamophobie), c’est tout un pan de notre histoire qui est ici mis en exergue dans un contexte particulier, littéralement contre utopique.

La nouveauté essentielle qu’apporte le film de McTeigue au cinéma grand public, c’est de faire du terroriste V (Hugo Weaving) et de sa complice Evey (Natalie Portman) les personnages positifs du film, comme cela était déjà le cas dans la BD d’origine. Le recours à la violence pour faire bouger les mentalités et changer le monde est selon David Lloyd (co-auteur de la BD), la seule méthode envisageable (lire son interview dans le magazine Comic Box sorti ce mois-ci, page 81). Le terrorisme n’y est pas justifié comme une activité salvatrice, mais plus comme un moyen d’exprimer un point de vue divergent de celui de l’ordre établit. S’il y a des idées revendiquées derrière tout ça (comme c’est le cas dans V pour Vendetta), cette violence peut alors être juste, surtout si les personnages principaux sont du coté des faibles, de la population opprimée. C’est ce qui nous rend ces protagonistes "sympathiques". V pour Vendetta est une histoire de résistance face à l’oppression, à ceci près que les moyens utilisés pour lutter sont aujourd’hui plus radicaux, et rappellent surtout les attentats de ces dernières années. C’est là que la polémique pourra malheureusement s’installer. Comment les mêmes attentats (on ne parle ici que de la forme) peuvent-ils êtres perçus de façon positive dans un film, alors qu’ils sont tout le contraire dans la réalité...

Entre le discours politique et la fiction qui colle à l’esprit original de la BD, le film trouve un juste milieu qui établit un rythme très soutenu. Il faut dire que la mise en scène alléchante de McTeigue y est pour beaucoup. Au sens propre comme au figuré, c’est un véritable feu d’artifices auquel on assiste à l’écran. L’emploi des couleurs produit du sens et s’inscrit directement dans la grammaire esthétique des graphic-novels. L’alternance d’images d’archives, de cadres de télévisions dans le plan, et de références iconographiques (un terrifiant montage entre le visage de la reine d’Angleterre et celui d’Hitler fait froid dans le dos), permet de mieux ancrer la fiction dans le propos politique, et inversement. L’alchimie entre ces deux instances fonctionne parfaitement. Quand ce ne sont pas les scènes d’action qui réjouissent le regard, c’est le fond du discours qui concentre notre attention.

La réussite de V pour Vendetta tient dans cet unique programme, faire naître dans un cadre fantastique les maux réels et profonds de nos sociétés actuelles. Ceux qui veulent voir le film dans sa simple dimension d’œuvre de "super-terroriste", passeront à coté de l’essentiel, mais auront quand même de quoi se réjouir du point de vue de l’action et de l’intrigue. Tous les spectateurs seront toutefois d’accord pour souligner la performance de Natalie Portman en jeune femme incarnant à merveille les hésitations d’une jeunesse partagée entre l’envie d’entrer dans le monde et d’y trouver sa place, et celle de ne pas se laisser faire par des dirigeants peu scrupuleux. Enfin, après avoir joué avec brio l’agent Smith dans Matrix, Hugo Weaving retrouve avec V un rôle à la mesure de son talent. L’acteur et le personnage servent un grand film, parfait équilibre entre le pur divertissement et la réflexion politique et humaniste.