En 2003, Jonathan Caouette sort Tarnation, son premier film diffusé sur grand écran, et fait sa petite révolution dans le milieu documentaire et dans la sphère autobiographique.
Pendant 20 ans, il a filme sa vie, sa famille et ses amis. Comment a t il réalisé son film ? Qu’est ce qui caractérise ce film original, la démarche du cinéaste et le statut de ce film hybride ?
Sorte d’exorcisation des monstres du passé, de confession personnelle, ce film touchant mais peu aimable est une autobiographie retraçant les 30 premières années du réalisateur.Question de catégorisation et d’appellation : récit autobiographique, film-journal, autoportrait, documentaire familial, essai, film expérimental...
Avec « Tarnation », Caouette propose une autobiographie filmée. De ses onze premières années et de ses grands parents, il a hérité de photographies, avant de commencer à se filmer sans cesser jusqu’a l’achèvement du film à ses trente ans, en 2003. Il retrace ses origines, les grands événements familiaux et personnels, la puissance du film dépend aussi du passé hors normes d’un jeune homme pas gâté par la vie. Au départ, il ne connaît pas son père. Son enfance est marquée par les internements de sa mère, son placement et les mauvais traitement en famille d’accueil, puis l’adoption par ses grands parents. Entre temps, il voit sa mère se faire violer, subir des traitements destructifs aux électrochocs et une overdose au lithium... Elle est diagnostiquée schizophrène alors qu’il a treize ans.
Il se déguise, s’auto met en scène et s’invente des personnages de femmes (battues parfois...) qu’il incarne devant sa camera. Plus tard, il est envoyé en hôpital psychiatrique a plusieurs reprises pour troubles dissociatifs et perte du sens de la réalité à cause de drogues synthétiques. Il s’automutile, fréquente le milieu gay et ses bars, son cinéma expérimental... Il réalise quelques courts métrages. La découverte de son homosexualité n’en est pas vraiment une, il raconte ses premiers amours et le sujet ne semble pas être tabou dans sa famille.
Sa confession est plus celle d’un amour maternel sans limites, l’angoisse de voir la maladie le contaminer. Et même lorsqu’il part a New York changer de vie, jouer dans des publicités et des courts métrages, et vivre l’amour, son histoire fusionnelle avec sa mère ne s’arrête pas. A 30 ans, il rencontre son père pour la première fois, entre temps sa grand-mère est décédée et la folie s’empare chaque jour un peu plus du domicile familial, de la mère et du grand père. L’ampleur du processus (implication personnelles, longue période) donne une nouvelle dimension au film : il s’inspire d’une réalité qu’il influe lui même. Jonathan Caouette utilise sa camera et ce film pour amener les membres de sa famille a extérioriser leur ressenti, a raconter... Petit a petit, au fil des années, elle devient un moyen de liaison entre les êtres, leur support d’implication. Le lieu, le domicile familial, est central, presque le seul lieu du film, il fait office d’activateur du souvenir.
« Tarnation » recoupe donc de genres, d’esthétiques et de catégories différents, tant ses influences sont diverses. Entre passages fictifs, enquête et quête familial (recherche du père, traçage de l’histoire de sa mère, redéfinition identitaire des grands parents…), autoportrait filmé et autobiographie thérapeutique... Ce film est inclassable.
Esthétique : filmage, montage, traitement des images et du son
Ce n’est pas sa forme qui confortera une catégorie plutôt qu’une autre. De l’utilisation de supports et formats divers libérant des contraintes professionnelles du tournage (du super 8 dans les années 70/80 qui remplace le 16MM a la camera numérique des années 2000) au travail plastique des images (accélérés, ralentis, splitscreen, modifications chromatiques....) en passant par le montage de films d’archives, de photographies, de plans extraits de films underground, et l’utilisation de cartons pour ponctuer une narration non linéaire à la troisième personne. Le film débute en effet par les derniers plans tournés dans l’appartement new-yorkais.
La question de l’instance et du mode narratif est importante. C’est l’un des rares récits autobiographiques a ne pas utiliser la voix off pour privilégier des cartons, écrits blanc sur noir et à la troisième personne (cf Les lieux d’une fugue, Perec). Tous ces procédés permettent au film de passer du journal filmé, pratique personnelle, au film journal, de l’ordre de l’oeuvre artistique.
Quant au son, il fut l’objet d’une attention particulière pendant le montage. Aux voix et au son d’ambiance enregistrés in par la camera, qui donnent son ton authentique au film, s’ajoutent des musiques et des sons. Le simple temps vécu devient temps intérieur. Comme pour un film narratif et fictif, ils renforcent les émotions suscitées et créent une ambiance (lynchéenne pour les sons graves du générique). Le montage cut des images est vif, abrupt, multidirectionnel. et traduit une personnalité tourmentée, un détachement du monde concret... L’accompagnement sonore et le montage visuel cheminent tantôt parallèlement, tantôt en s’entrelaçant. « Tarnation » peut tout autant être défini comme essai et exercice de style, que comme documentaire créatif de montage... L’intérêt n’est pas dans la vérité mais dans le fonctionnement même de la mémoire et sa retranscription filmique
Mode de production et de diffusion
Paradoxalement, même s’il s’agit du premier long métrage de Caouette et d’un film documentaire aux influences avant-gardistes, Tarnation est l’un des rares documentaires, et d’autant plus autobiographiques, a avoir connu une sortie en salles significative. Il a fait sortir le format super 8 du champ familial, et en a fait un film professionnel. Le réalisateur avait amassé 160 heures d’archives images et sonores. C’est le premier film à avoir été entièrement monté à partir du logiciel Imovie, accessible a tous et pour a peine 220 dollars. Les réalisateurs John Cameron Mitchell et Stephen Winter ont montré une première version du film à Gus Van Sant. Ils deviendront les producteurs du film. Les critiques le signalent pour sa forme inouïe et inédite. Remarqué au festival de Sundance en 2003 puis à Cannes en 2004 dans le cadre de la quinzaine des réalisateurs, il a également remporté le grand prix du festival de Los Angeles. Il sera distribué en France par le groupe U talklin’2 me.
Tarnation est une autobiographie filmée, au sens ou Philippe Lejeune l’ a defini dans son "pacte autobiographique" pour la littérature ; un récit rétrospectif recréant l’histoire de la personnalité de l’auteur. Mais dans le monde du cinéma, il est bien plus que ça : novateur, "ofni" (objet filmique non identifiable), révolutionnaire... Il conforte l’idée que le cinéma documentaire est aussi un cinéma d’auteur et pas simplement un témoignage brut du réel. Jonathan Caouette dit lui-même : Tarnation est un documentaire, mais c’est aussi un happening, une rencontre ». Le titre signifie « l’incarnation déchirée », ce projet porte en lui, par le fond et la forme, ce que Caouette appelle « la damnation éternelle ».