Adapté d’un fait réel sidérant, recomposé dans un article par Emmanuel Carrère, puis scénarisé par Alain le Henry, Je suis heureux que ma mère soit vivante ne trompe guère son monde. Il s’agit d’un fait divers reproduit – presque à l’identique – par un couple de metteurs en scène, en l’occurrence un père et son fils.Le film est composé d’abord de séquences éparses et non chronologiques qui retracent la jeunesse et l’adoption de Thomas (Vincent Rottiers) et de son petit frère Patrick. De ce curieux patchwork, qui ne résulte d’ailleurs d’aucune logique scénaristique intelligible, naît un affect important mais distancié envers le personnage interprété par le remarquable Vincent Rottiers.

On comprend donc vite que Thomas ne se contentera jamais de ses parents adoptifs, ni de semi-vérités : il est obsédé par sa mère biologique, celle dont il garde des souvenirs flous mais curieusement prégnants.
Dans la recherche difficile de Thomas se dessine petit à petit le portrait d’une mère irresponsable et immature. A ce point le film récupère un tracé linéaire qu’il n’avait en fait que contourner temporairement.
Annie, sa mère adoptive, tentera presque tout pour dissuader son fils qui s’éloigne petit à petit, enchaîné à un passé qu’il ne saura résoudre, ni refouler d’ailleurs. Thomas devient peu à peu exécrable et force ses parents à des décisions qui le marginaliseront encore un peu plus dans cette famille qui reste « d’accueil ». Son petit frère, quant à lui, a effacé de sa mémoire cette première enfance, ce coup d’essai.

Thomas rencontre finalement Julie, sa mère –on se le rend bien compte- tout sauf naturelle. C’est peut-être l’instant charnière où le film bascule dans une véritable représentation de la pulsion chez Thomas, de la dualité où il louvoie, entre Eros et Thanatos.
Dès lors, puisque la question de la résolution est finalement quitte ou double, c’est la relation renouée qui attise tous les feux. Thomas se refuse à séduire car il se sent possédé par sa mère. Il renie toute vie extérieure pour un cocon qu’il veut à tout prix recréer.
La tension érotique entre Julie et Thomas est produite à la fois par la petite différence d’âge, mais aussi par la performance parfaitement ambigüe de Sophie Cattani, qui oscille entre la femme-enfant et la mère castratrice. Ce véritable tour de force (le talent de la mise en scène est ici d’une exigence infaillible dans la justesse des sous-entendus) susurre à nos oreilles des cauchemars incestueux qui semblent se rapprocher à chaque plan.
C’est alors que dans un mouvement de décolleté un peu trop plongeant, un matin où la nuit n’a pas suffit à effacer les blessures entrouvertes, Thomas va basculer irrémédiablement dans la pulsion meurtrière. Le titre suggère le reste.

C’est un film digne qu’ont réalisé les Miller, mais est-ce suffisant ? Il manque à mon humble avis une véritable pensée sur les tenants et les aboutissants du geste fatal… Pour qu’un fils se tienne sur la verge du matricide, encore faut-il envisager une succession d’émotions plutôt qu’une succession d’actions (de souvenirs flash-back en fait).
Le très jeune Gabin Lefebvre (qui incarne Thomas à quatre ans) a beau avoir une bouille adorable, et donc créer l’empathie aisément, il n’y a aucune pensée derrière son émotion. C’est dans cette brutalité et dans cet empirisme que réside à mon sens les limites du film : celles où un jeune homme de 20 ans commet l’ultime tabou en souvenir de douleurs excavées. Il faut alors soi-même assembler les os.