Toy Story 3 (Un film de Lee Unkrich)
Physique et poétique
Par Flavien Poncet, le 23 août 2010 2010
Avant que ne débute la séance de Toy Story 3, le film est déjà gorgé d’une immense promesse : celui de clore la trilogie « Toy Story » sans surenchère oiseuse, comme le fait Shrek 4 Il était une fin, et avec une beauté intelligente et profonde redoublée. Les lumières de la salle s’éteignent et la paire de lunettes 3D se porte au visage. Une fois les logos de Disney et de Pixar passés, apparaissent comme au-dedans de l’écran les nuages de la tapisserie d’une chambre d’enfant. Un fer chauffé à blanc vient inscrire le titre du film sur la tapisserie, laissant s’embraser le mur d’enfant. Le monde de Toy Story 3 s’ouvre ainsi, sous un brasier.

La première séquence, parodie de la tétralogie Indiana Jones, contrarie la voie de la surenchère pour mieux tourner le grand-spectaculaire en dérision. En désarçonnant le maléfique Barth le borgne (doublon ludique de Monsieur Patate) qui s’esclaffe à son apparition : « Fric ! Fric ! Fric ! », Woody se fait le défenseur de l’intégrité morale contre le profit de l’argent. Nous sommes prévenus : Toy Story 3 n’ambitionne pas de nous en donner plein la vue (la définition des textures n’atteint pas celle de Wall.E, bien que les logiciels employés nécessitent plus de temps de calcul). Le désir de poudre aux yeux en moins, l’émotion d’ordre intime sera d’autant plus profonde.

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Toy Story 3 est le onzième long-métrage produit par les studios d’animation numérique Pixar. En 1995, Toy Story sortait en salle aux Etats-Unis et remportait le succès qu’on lui connaît aujourd’hui. Quinze ans plus tard, Pixar jouit du prestige d’être reconnu, avec les studios Ghibli, comme l’un des pôles de production d’animation les plus créatifs au monde. Le Lion d’Or exceptionnel reçu par John Lasseter des mains de Georges Lucas lors de la 66ème Mostra de Venise témoigne de cette reconnaissance professionnelle internationale. Pour réaliser la onzième production Pixar, Lee Unkrich -co-réalisateur de Toy Story 2 et monteur du premier- entreprend une innovation en renversant les codes du récit Pixar (codes affiliés aux classiques Disney). Ce par quoi séduit Toy Story 3, outre l’immense sagacité avec laquelle sont dosées les séquences drolatiques et les instants dramatiques, provient de ce refus exclusif de faire, une fois encore, un film fondé sur un cheminement initiatique. Chacune des anciennes productions Pixar, oeuvrant dans un genre déterminé, suivait l’initiation d’un personnage ou d’une bande. Dix films suffisent amplement à faire le tour de ce motif narratif, à conter ce qu’il y a pour user la corde du récit d’apprentissage. La principale force de cet onzième long-métrage Pixar est d’opérer un basculement dans la filmographie du studio, comme un reboot vers un nouveau type d’intrigue. Toy Story 3 reprend les principaux protagonistes des deux précédents opus pour non plus les introduire à une condition supérieure mais, au contraire, leur désapprendre le privilège de jouets favoris. En cela, Toy Story 3 contre Toy Story 2 où la valeur des jouets y était exaltée.

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L’aventure de Toy Story 3, bien moins trépidante que la séquence d’introduction, dépasse celle des précédents opus parce qu’elle enraye systématiquement les codes du road-movie (codes fondateurs dans les premiers Toy Story). Lorsque, malgré lui, Woody se trouve embarqué dans un carton pour Sunnyside, la crèche où sont envoyés les jouets déchus, il se plaint : « Il faudra une éternité pour revenir ! ». C’est que, précisément, ils ne regagneront jamais l’endroit d’où ils proviennent. Le sujet du film n’est plus de réussir à regagner le foyer, mais d’apprendre à en partir. Un « film de la maturité » peut-on dire à la volée. Quelque chose s’est brisée entre l’épisode 2 et le troisième, et l’éternité est la mesure incommensurable pour que tout se raccommode. Tout simplement, Andy a grandi et a délaissé ses toys au profit d’un ordinateur. Toy Story 3 relate, le long des péripéties qu’affrontent les jouets, l’impossibilité à recoller les morceaux. Si l’amour d’Andy pour ses jouets s’est largement amoindri, il est un amour nouveau qui leur est offert, in fine : celui de la petite Bonni. Toy Story 3 contient dans sa visée dramatique une lecture marxiste, et a fortiori matérialiste, de l’histoire comme brassée d’évènements qui se répète ad infinitum. Cet amour éternel, obtenu par la force de cohésion de nos héros jouets, réussit après avoir connu le paradis d’une enfance joyeuse (résumée dans le film par la séquence introductive en caméra DV et la tendre fin) et l’enfer de la destruction (tout le reste du film). Même lorsqu’ils semblent avoir rejoint un nouveau terrain idyllique, le garderie de Sunnyside, ils s’avèrent être tombés sous une nouvelle menace. La force de la trilogie Toy Story tient en ceci de simple, d’à la mode aussi, que, comme le « vrai est un moment du faux » ainsi que l’écrivait Debord, le « Bien est un moment du Mal ».

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Une séquence puissante, la plus belle du film, la plus dramatique qu’un dessin animé de studios américains puissent accueillir aujourd’hui, laisse voir aux jouets la mort en face, dans la fournaise d’une déchetterie. Woody n’est plus le pantin collector envié par les grands collectionneurs comme dans Toy Story 2 mais redevient, le temps de ce troisième épisode, un simple objet de jeu, promis en définitive à l’oubli et aux ordures. Les nombreuses poubelles ou sacs à « polyéthylène expansé à haute densité », dans lesquels risquent de terminer les jouets sont nombreux et chargés chacun d’un possible terminal irrémédiable. Bien qu’Andy porte à Woody particulièrement une affection qu’il refuse aux autres (même à Buzz), il apparaît comme le simple totem d’une enfance joyeuse. Cette séquence de la fournaise, portée par des cuivres mugissants, abolit à elle seule l’idéalisme de Disney en construisant son enjeu dramatique, en plus de l’affection qu’on peut porter aux personnages, sur leur matérialisme. La confrontation entre les jouets et leur mort promise par le feu met en évidence la faible existence de nos héros jouets et, par là, atteint un haut degré de tragédie. J’y comprends, lorsque les jouets risquent de mourir le plus bêtement et le plus tragiquement du monde dans un four à ordure, que nous ne sommes en fin de compte que la somme des matières qui nous composent, sans les forces qui les agissent. Woody, Buzz et leurs acolytes ne sont pas des figures de conte mais bien les maigres personnages d’une réalité, leur matière y compris. Cette matérialité, chez Pixar et dans la saga Toy Story était déjà exprimée dans la chambre de Sid, le chirurgien sadique dans le premier épisode qui produisait à partir de jouets des assemblages hybrides. Mais elle est redoublée et portée à son paroxysme dans Toy Story 3, dans la séquence de la fournaise particulièrement mais également à plusieurs reprises auparavant, lorsque la fragile matière plastique sauve (comme lors de la remarquable transmutation de Monsieur Patate en tortilla mobile) ou ne suffit pas à protéger les protagonistes. Un comble que la matière supposée des héros aient autant d’importance dans le corps du récit quand on se souvient, tout de même, que leur mode d’animation numérique est tout ce qu’il y a de plus immatériel. Mais souvenons-nous, depuis Wall.E, combien Pixar aime subvertir la technologie qu’il utilise pour ses productions.

Toy Story 3 accomplit sa pleine réussite avec l’axe par lequel son regard se porte sur les choses. Favorisant à plusieurs reprises le grand angle, à hauteur de jouet, embrassant dans le cadre l’ensemble d’un lieu, et la plongée, comme un regard adressé du haut d’un trou, Unkrich favorise l’impression de regarder l’aventure de ces objets désuets du haut d’un vieux coffre à jouet. Les contrastes et la sous-exposition récurrents des plans multiplient le sentiment de nostalgie. Toy Story 3 conçoit le monde comme un coffre à jouet, avec la belle mélancolie désormais inhérente à Pixar. Le relief, d’un usage exemplairement idoine, s’accentue dans ces plans-ci et accroît la sensation de se pencher au-dessus d’une malle-monde. Plus qu’un coffre à jouet, l’ensemble du monde de Toy Story 3 se réduit à une chambre d’enfant. C’est ce qu’il peut y avoir à entendre de plus romanesque quand le film s’ouvre sur la tapisserie de la chambre d’Andy faite de nuages et qu’il se clôt sur ces mêmes nuages, désormais peuplant le ciel au dehors. Au dehors, au dedans, le monde a même allure et souffre des mêmes dangers. C’est la plus fabuleuse image du monde à laquelle le cinéma, dans sa démarche politique, puisse œuvrer aujourd’hui : que l’intérieur de nos chambres d’enfant ou d’adolescent soit ouvert à la totalité du monde qu’il occupe.

Images : © Walt Disney Studios Motion Pictures France






A l’occasion de la sortie du dernier film de Jacques Audiard, Un prophète, Fin de Séance vous propose un top 5 consacré aux films de prison.

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  2. La Grande illusion de Jean Renoir
  3. Hunger de Steve McQueen
  4. La Grande évasion de John Sturges
  5. L’Évadé d’Alcatraz de Don Siegel

Sans oublier Midnight Express et La Vie de David Gale de Alan Parker, Le Reptile de Joseph L. Mankiewicz, Cube de Vincenzo Natali, et Au nom du père de Jim Sheridan.



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