Le cinéma est le miroir de son temps. Par l’image et par le son, depuis plus de cent ans, le film est l’impression de la lucidité, la maîtrise de la réminiscence de l’Homme par l’homme. Cela a commencé par l’arrivée d’un train en gare, la capture instantanée du Réel, cela finira-t-il avec l’invention de mondes parallèles par la supercherie du numérique ?Qu’il se superpose au Réel de manière confondante (ainsi L’Enfant des frères Dardenne) ou qu’il le métaphorise brillamment (Le Labyrinthe de Pan, ou la corruption de l’innocence par les bourreaux sous Franco), le cinéma du nouveau siècle semblait avoir de beaux jours devant lui. Ainsi la décennie écoulée a été productrice de chefs d’œuvre (Mullholand Drive ou Elephant pour ne citer qu’eux), et l’année écoulée de films décevants. Pourquoi ?
Il s’agit, à mon sens, d’une tendance lourde : celle de l’apathie. Là où il y a quelques années encore le cinéma pouvait se targuer d’être un Art, c’est-à-dire qu’il pouvait être beau et subversif, les films récents ont confondu la définition précédente avec celle de l’éphémère : la joliesse et la provocation.

Prenons l’exemple du Social Network de David Fincher. Ce dernier vaut plus pour son analyse fine et lucide de la transformation de la réalité en virtualité que pour une quelconque portée transcendante voire cathartique. Les films contemporains se débarrassent peu à peu du politique (« polis », le peuple) : ils se déresponsabilisent et cherchent de plus en plus à procurer le plaisir immédiat. Le cinéma contemporain est devenu son plus grand ennemi : la télévision.
Aaron Sorkin, scénariste du film de Fincher, a été pendant cinq ans le créateur et showrunner de la série A la maison Blanche, or cela se sent. C’est la dilution de l’essentiel sur la durée, la restriction exclusive du thème (il est désormais acquis qu’un film ne peut être un « Tout », ici on se dégage donc de l’histoire d’amour pour en faire un prétexte et non un thème).

La situation pourrait en fait être simplifiée selon les termes suivants : rares désormais sont les metteurs en scène. On ne cherche plus à condenser la vie en une expérience cathartique voire transformatrice, mais à la morceler en parties infimes. Prenons les films sur le conflit irakien (encore au moins cette année Green Zone, Buried, Armadillo, Fair Game...) estampillés « films engagés » au mieux, au pire corrupteurs de la réalité en fiction (comme le prétexte fallacieux de Buried de Rodrigo Cortès sorti en cette fin d’année). Aucun ne sort du lot, chacun surenchérit sur la portion infime qu’il croit sienne (les enjeux financiers dans le film de Paul Greengrass, les civils dans Buried...) et se coupe irrémédiablement de l’universel.
Parlons également d’Inception, s’emparant du rêve (sujet moderne et cinématographique par excellence) pour le limiter au « deus ex machina » scénique, la simple raison logique d’un film déjà dangereusement bancal. Si le rêve devient raison, c’est bien qu’une utopie du cinéma a fait son temps, et que le pragmatisme règne en maître. C’est qu’aujourd’hui un film se doit d’être compris par une majorité du public sous peine d’être relégué à des catégories élitistes (auteur, expérimental, etc) qui excluront un grand nombre de spectateurs.

Et si, finalement, les meilleurs films sortis cette année étaient ceux que l’on considère généralement comme légers ? Kick-Ass de Matthew Vaughn, ou le super héros à l’ère Youtube, est un film de son temps, qui vieillira sans doute rapidement. Il atteint pourtant remarquablement son objectif simple mais clair : divertir. Scott Pilgrim d’Edgar Wright est le condensé de culture virtuelle le plus abouti à ce jour (excluant généreusement toutes les générations précédentes), il est tout à fait réussi.
C’est la victoire du plaisir qui se profile insidieusement, celle du consommable et du recyclable. Il suffit de remarquer l’attente extatique des cinéphiles pour The Tree of Life de Terrence Malick (la sublime bande-annonce est ici : http://www.youtube.com/watch ?v=fLPe0fHuZsc), prévu première moitié 2011, pour comprendre que, désormais, la poésie est rare.