Etre réalisateur est un métier de passion et d’envie. Déçu par ses premiers films, Jerzy Skolimowski ne s’était pas remis derrière une caméra depuis dix-sept ans ; préférant se consacrer à la peinture dans sa maison de Malibu beach. L’an dernier, David Cronenberg l’a choisi pour interpréter l’oncle russe de ses Promesses de l’ombre, le désir de cinéma a peut-être ainsi refait surface. Cependant, ne nous y trompons pas, moins américain d’origine polonaise que polonais en séjour prolongé aux Etats Unis, Jerzy Skolimowski fait preuve d’influences artistiques très marquées par les pays de l’Est : paysages, couleurs, atmosphère glaciale… Les premières lignes du scénario de Quatre nuits avec Anna rappellent d’ailleurs la Brève histoire d’amour de Kieslowski en 1988 : un homme espionne de sa fenetre sa voisine dont il est amoureux.Loin du thriller made in usa, l’histoire de Leon Okrasa est pleine d’un suspens aussi vigoureux que le vent d’un hiver polonais. N’ayant connu comme seule femme que sa mère qui vient de mourir, il s’éprend étrangement de sa voisine après avoir été témoin de son viol. Sans doute parce qu’il ne sait comment l’aborder, la seule parade, perverse mais plausible à ses yeux, qu’il trouve pour l’approcher physiquement est de l’endormir à coups de somnifères écrasés dans sa boite de sucre. Ainsi, il passe quatre nuits à ses cotés, satisfaisant un désir malsain mais aussi romantique, qui consiste à se satisfaire de sa présence, lui offrir une bague, lui mettre du vernis, manger dans son assiette…

A cette trame déjà déstabilisante, s’ajoute une temporalité parallèle qui crée un effet d’attente allant bien au-dela du simple soucis du réveil possible de sa princesse. Une interrogation, alimentée par des images provenant du passé et du futur, intervient : Jusqu’où va-t-il ou est-il allé ? Comprenant au fur et à mesure qu’il a été accusé d’un viol, on attend chaque nouvelle nuit le méfait. Tout ça est mis en relief par une multitude de motifs qui se dédoublent selon le même principe que le schéma temporel : l’alliance perdue à la main d’un opéré (au début du film, il est employé au crématorium d’un hôpital) et la bague qu’il offre à Anna, le poisson qui agonise pendant le viol et la mouche pendant le procès… Tout ça crée une fausse impression de répétition, qui incite à penser qu’il y a eu viol, perturbant la perception et la reflexion.
Les visites nocturnes lui vaudront une seconde accusation. Injustice d’une structure circulaire qui, faute d’élément nouveau, se remet en marche à l’infini. Comme ses pas qui séparent la porte de l’un de la fenêtre de l’autre, jusqu’à ce qu’elle se transforme en mur, symbole de l’enfermement physique et mental d’un personnage contraint à la solitude et à la prison. Destin d’un homme abandonné de tous (sa mère, son patron, son amour (elle vient le voir un temps en prison))… Image d’un robinson polonais, de plus en plus frustre et frustré, subisant les affres de la douce et naïve sincérité du sentiment. Jerzy Skolimowski réalise un film très singulier et perturbant, sorte de Fenêtre sur cours détourné, cerné par la froideur (ambaince et teinte froide, bleutée) et la violence (des hommes, des policiers, de l’instance judiciaire) des rapports humains.