Another Year (Un film de Mike Leigh)
Tremblements et petits cris
Par Flavien Poncet, le 11 janvier 2011 2011
Le temps qui passe, l’irrémédiable continuum de l’existence fournissent au récit de cinéma son sujet le plus profond, bien qu’aussi le plus éculé. Le mélodrame, plus que n’importe quel genre, repose sur ce phénomène. D’Elle et Lui de Leo McCarey à Mystic River de Clint Eastwood, les blessures sentimentales enfouies par les années sont un inépuisable puit à drame. Mike Leigh, pas moins légitime qu’un autre, en fait l’heureuse démonstration. Another Year court sur une année – année quelconque, une parmi les autres -, bondit à travers les saisons pour y déterrer avec délicatesse ce qui s’y meurtrit, à petit feu, comme un animal agonisant, lové dans son terrier. Le drame est sourd, jamais emphatique, construit à la mesure des regards et des silences. Rarement un film de 2010 aura donné à ressentir avec autant d’acuité une telle nostalgie au travail dans le quotidien.
JPG - 92.4 ko

L’ouverture : une prise de tension. Celle d’une femme dépressive qui préfère se voiler derrière des somnifères plutôt que de nommer son asthénie.

Mais ce n’est qu’une mise en bouche pour un film qui aspire à prendre cette tension, celle d’une poignée de personnes, anglaises, londoniennes pour la plupart. Autour du couple central, Gerry et Tom, sexagénaires heureux, gravitent une constellation de personnages, chacun écrits avec une grande précision et une profondeur psychologique. Au fil des saisons, à mesure qu’adviennent les évènements et que la vie sentimentale des personnages suit son cours, les évènements affluent. Il est d’ailleurs plus pertinent de parler d’évènements à propos d’Another Year que de drame puisque le récit articule des scènes, des dialogues, des échanges plutôt que des conflits tragiques ou des ressorts narratifs. Aucun des personnages ne risque sa vie, tous ne font qu’exister, le plus simplement du monde. Ce refus de bricoler des tensions dramatiques, contrairement au très caricatural Be Happy, permet à Another Year d’atteindre une économie adéquate pour exprimer le petit feu qui nous écorne jour après jour. Du printemps à l’hiver, les personnages traversent un panel d’émotions extrêmement variables. Variables sans être continues ni dégressives. Il aurait été rusé de la part de Mike Leigh de faire basculer crescendo ses personnages dans le chagrin et la mélancolie. Sensible, Leigh refuse ce schématisme pour préférer varier les registres d’émotion, sans logique constante. Du même refus, Leigh récuse l’univocité des situations. Un même instant prête ainsi à se ressentir sous deux flancs : triste ou gai. L’ivresse compulsive de deux des amis proches de Tom et Gerry leur donne l’air amusant de comiques grisés en même qu’elle traduit le sourd mal-être de leur situation. Mike Leigh réussit l’ironie hustonienne que Woody Allen s’échine à produire depuis le milieu des années 90 : une juxtaposition organique et sans emphase de la tragédie et de la comédie.

JPG - 69.7 ko

Another Year ne raconte rien, sinon la plus prosaïque expression de la vie, et ne tire aucune morale sur l’existence. Ceci explique probablement, en partie, la raison pour laquelle une grande partie de la critique française officielle l’a mal accueilli. Rien n’est explicité, le tout trop larvé, révélant peu la logique du cinéaste. Another Year partage avec Two Lovers de James Gray ce deuil fébrile du désir, accompli dans le cercle intime de la famille. Or les mêmes critiques qui portent au nu le classicisme rétrograde de James Gray boudent la sensibilité moderne de Mike Leigh. D’aucuns diront, sans faire attention, que Gray est un moderne où Leigh est un classique. Fermement, je prétends l’inverse : Gray use, abuse du récit, avec son florilège de décorum référentiel, comme un cinéaste classique ne saurait s’en défaire ; tandis que Mike Leigh se défait autant qu’il peut du récit, pour n’aborder l’existence, avec les modes de la fiction, qu’avec une approche documentaire, en observateur aiguisé. Another Year préfère solliciter la sensibilité du spectateur plutôt que de spéculer sur son intelligence ou sa culture, plutôt que de jouer d’images spectaculaires. Encore un film du « no reason », comme Dupieux en a fait l’apologie dans Rubber ; un film où le sens ne traduit pas une optique préfabriquée qu’on peut emporter sous le bras de sa mémoire au sortir de la séance. Ce qui assaille plutôt en sortant d’Another Year, ce n’est pas la pertinence du regard, ni la brillance de la mise en scène, mais la simple, fragile et néanmoins forte sensation qu’une communauté vient de prendre âme à l’écran et qu’elle nous a ouvert ses secrets jusqu’à leurs plus fragiles survivances.

Images : © Diaphana Distribution






A l’occasion de la sortie du dernier film de Jacques Audiard, Un prophète, Fin de Séance vous propose un top 5 consacré aux films de prison.

  1. Down By Law de Jim Jarmush
  2. La Grande illusion de Jean Renoir
  3. Hunger de Steve McQueen
  4. La Grande évasion de John Sturges
  5. L’Évadé d’Alcatraz de Don Siegel

Sans oublier Midnight Express et La Vie de David Gale de Alan Parker, Le Reptile de Joseph L. Mankiewicz, Cube de Vincenzo Natali, et Au nom du père de Jim Sheridan.



Pour profiter des rétrospectives d’auteurs et des reprises des joyaux du patrimoine cinématographique mondial, retrouvez les programmes cinéphiles :

- Séances, la cinéphilie à Paris
- Cinémas indépendants acceptant la carte Le Pass
- L’Institut Lumière à Lyon
- La Cinémathèque de Toulouse
- Le Ciné-Club de Caen

Ces liens vous sont proposés par Fin de Séance, site d’analyse critique des films d’aujourd’hui, n’hésitez pas à nous contacter pour nous transmettre des liens équivalents pour d’autres villes.

Retrouvez également Vodkaster - Le blog de la cinéphilie 2.0



Réagissez aux articles, suivez l’actualité et débattez avec les rédacteurs de Fin de Séance en rejoignant le groupe Facebook de Fin de Séance.

Add to Technorati Favorites

S’abonner à Fin de Séance