Vive Pierre Etaix ! [Lumière 2009]
Par Julien Hairault, le 15 octobre 2009 2009 - automne - 17:41
"Vive Pierre Etaix !". Annoncée comme celà, la diffusion dans le cadre du Festival Lumière du film Yoyo, du cinéaste français Pierre Etaix, avait plus à voir avec une fête qu’avec une séance de cinéma. Les programmateurs du Festival ont bien fait d’avoir utilisé ce nom tellement en adéquation avec la réalité de ce que fut, hier soir au Cinéma Les Alizés de Bron, la projection de ce chef-d’oeuvre absolu du burlesque.

L’hommage rendu à ce vieux monsieur de 82 ans, qui pendant longtemps avait perdu toute main-mise sur ses films, fut vibrant. Mais pour ceux (comme moi), qui voyaient Yoyo pour la toute première fois, qui plus est dans de très bonnes conditions de projection, la fête fut encore plus belle puisque accompagnée de la découverte d’un film inoubliable.

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Ne tournons pas plus longtemps autour du pot, Yoyo n’a rien à envier aux meilleurs film de Chaplin ou Keaton. Tourné en 1964 dans un noir et blanc magnifique, le film, co-écrit par Etaix avec Jean-Claude Carrière, commence par une première demi-heure quasi-muette, où seuls de savoureux bruitages (des grincements de portes entre autres) accompagnent l’errance d’un aristocrate (dont le seul signe distinctif est de jouer au yoyo) dans son grand château, entouré de valets/automates. Dans ces premières minutes, Etaix expose toute sa panoplie de mime et de clown triste, las d’un quotidien morne où rien n’arrive à le distraire, pas même un concert dans son salon, et encore moins la maquette d’un bateau avançant lentement sur une rivière. Une femme semble lui manquer, celle-là même qu’il contemple en photo, et qu’il finira par retrouver dans un cirque près de chez lui, qui déménagera dans sa cour, pour les besoins d’une représentation privée. Cet homme retrouve alors la femme de sa vie, et également leur fils, qui désormais s’appele Yoyo. Avant même qu’il ne sache qu’il était son fils, notre homme lui avait offert son jouet de prédilection...

Ces retrouvailles ont lieu en 1925, quelques années avant la crise de 1929, et l’avénement du parlant au cinéma. Yoyo devient alors un film parlant affublé d’une voix off qui commente l’histoire. Ce changement indique combien le film tente de coller à l’époque de sa diégèse. Yoyo va ainsi passer en revue quelques uns des grands tournants historiques du milieu du vingtième sièce, de la seconde guerre mondiale (avec une caricature osée mais géniale d’Hitler en clown, puis des camps de la mort) à l’arrivée de la télévision, point d’orgue du film. Le héros de ce dernier n’est d’ailleurs plus le père de Yoyo, mais Yoyo lui-même (toujours interprété par Etaix), devenu un clown réputé et un homme d’affaires qui se lance dans la rénovation coûteuse du château de son père. Pour parvenir à ses fins, Yoyo investit la télévision, tourne des séries, gère une entreprise comme son père autrefois, c’est-à-dire avec le sentiment que quelque chose lui manque.

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L’une des plus belles scènes du film nous montre Yoyo recevoir dans son bureau des VRP en tout genre (un inventeur ridicule et un architecte qui propose de construire 3000 places de parking sous un chapiteau), ainsi que le gagman de sa compagnie, qu’Etaix interprète. Ce dernier rentre dans la pièce, timide et encombré de centaines de papiers dans les bras. Dans sa moustache, il dit fébrilement ne pas avoir trouvé d’idées, alors qu’il accumule pourtant les gaffes (il fait tomber ses notes, les objets autour de lui, se prend les pieds dans le tapis avant de se cogner à la porte et de garde la poignée de celle-ci dans les mains en voulant l’ouvrir). Par cette scène d’une drôlerie généreuse, Etaix dit bien que l’argent n’achète en rien le bonheur, et que s’il peut aider à pourchasser un rêve (ici rénover le château), il n’aidera jamais à le combler entièrement.

Yoyo est une fable humaniste magnifique, qui dit bien que les choses les plus simples sont les meilleures. Nul doute que Yoyo préfère aux représentations mondaines le cirque ambulant auquel il participait, plus jeune avec ses parents, sur les routes de France. Le spectacle se déplaçait alors chez l’habitant en même temps que celui-ci devait faire l’effort de sortir de chez lui pour rejoindre ses semblables sur la place du village. Aujourd’hui la télévision a mis un terme au contact humain, et met ainsi en danger la poésie et le merveilleux de l’imaginaire d’artiste surdoué comme Pierre Etaix. Le comparer à Chaplin n’a vraiment rien de scandaleux au regard d’un tel film critique à l’égard d’une société marchande qui en oublie l’essentiel. Yoyo, emprisonné par la justice pendant de trop nombreuses années, peut enfin revoir le jour sur grand écran et en public, pour que sa morale humaniste puisse de nouveau se répandre, et que sa poésie burlesque innonde une bien triste époque. Vive Pierre Etaix !

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Images : Coll. Institut Lumière. Film restauré par la Fondation Gan Groupama.






A l’occasion de la sortie du dernier film de Jacques Audiard, Un prophète, Fin de Séance vous propose un top 5 consacré aux films de prison.

  1. Down By Law de Jim Jarmush
  2. La Grande illusion de Jean Renoir
  3. Hunger de Steve McQueen
  4. La Grande évasion de John Sturges
  5. L’Évadé d’Alcatraz de Don Siegel

Sans oublier Midnight Express et La Vie de David Gale de Alan Parker, Le Reptile de Joseph L. Mankiewicz, Cube de Vincenzo Natali, et Au nom du père de Jim Sheridan.



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