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Hélas pour nous... la fin (Lumière 2011)
Par Flavien Poncet, le 11 octobre 2011 2011 - 09:57 |
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À rythme accéléré, article condensé. Pour cet ultime écrit autour de l’édition 2011 du Festival Lumière, cinq films, de cinéastes divers, certains présentés à l’occasion de l’hommage rendu à Gérard Depardieu (pour son importance dans l’histoire du 7ème art), d’autres vus au bon plaisir du cinéma.Jacques Becker, pour qui ne le connaît pas directement, est responsable de la théorie des auteurs. Indirectement. C’est en théorisant sur Ali Baba et les quarante voleurs de Becker que Truffaut, dans son article Ali Baba et la « Politique des Auteurs » paru en 1955, a lancé le pavé dans la marre : les films ne peuvent s’approcher que sous l’angle, forcément partiale, de ses réalisateurs-auteurs. Méfait dont on prend l’ampleur aujourd’hui : tous les films sont devenus les seuls objets de leurs créateurs (réduits à des valeurs de marque) avant d’être des films supposément expressifs par eux seuls. Becker n’a rien demandé ; il s’agit aujourd’hui d’en estimer (de l’aimer si possible) autrement que par l’amour de Truffaut.

Falbalas (1945) m’en donna l’occasion. Réalisé sur la fin de l’Occupation nazie, le film n’en porte la trace sous aucun aspect. Tout ce qui brule l’œuvre, car c’est un film consumé par une passion folle, est un amour, celui de Philippe Clarence, couturier à la mode (Raymond Rouleau), un couturier de nature égocentrique qui tombe en amour fou pour la jeune fiancée de son ami (Micheline Presle). Si la mise en scène est assez conventionnelle, semblable à tous ces films de studio, fastueux en costume et précis en décor, la propice singularité de l’œuvre tient ici au naturel déconcertant du jeu. Sans le cabotinage habituel des célèbres comédiens de l’époque (de Saturnin Fabre à Jules Berry), les acteurs prononcent leur texte sans même en avoir l’air, n’hésitant pas à être peu aimable, sans user de ficelles drolatiques comme Michel Simon. Raymond Rouleau crie, non pas comme souvent au théâtre classique, pour porter la voix et appuyer l’intention de colère, mais parce que lui, comme son personnage, s’énerve, s’emporte, se contrarie. J’ai rarement vu un acteur français de l’époque être aussi sincère dans son expression, sans tricher par des trucs, sans être dans le jeu de son personnage. Cela n’était visible à l’époque que chez Renoir, or il s’était exilé aux États-Unis. Cette simplicité dans le jeu, ces interprétations élémentaires, cette honnêteté des acteurs sont essentiels pour incarner de front la passion qui agit toute l’histoire de Falbalas, afin d’en faire plus qu’un drame de studio.

Dans un autre registre, Samuel Fuller réussit un exploit comparable. Park Row (1952), figure matricielle du Gangs of New York de Scorsese, brode également le récit d’une passion, celle d’un journaliste pour la vérité des faits et la défense des idéaux démocratiques. Tout aussi engoncé a priori dans une esthétique studio que le Falbalas de Becker, Park Row réussit aussi à s’en affranchir, non pas tant, cette fois-ci, par les acteurs que par des mouvements de caméra d’une nervosité telle que s’en dégagent une énergie puissante, une mise en branle électrique du monde filmé. Phineas Mitchell décide de monter son propre journal, imprimé d’abord sur du papier de boucher, pour s’opposer, pour des raisons éthiques et citoyennes, au « Star », l’ancien quotidien peu scrupuleux où il écrivait. S’ensuivent des luttes d’intérêt, entre le fort et le petit, desquelles résulte une violence générale. L’exultation violente à l’œuvre chez Scorsese semble provenir toute entière de Samuel Fuller. Et cette énergie dans le déplacement de la caméra, dont la fébrilité si forte délaisse parfois la sacro-sainte exigence de la netteté de l’image, donne à voir un monde courroucé dans le combat pour la liberté de la presse. En extrapolant, on peut imaginer que ce qui tient d’hollywoodien chez Cassavetes ne peut venir que de Fuller et des ébranlements visuels de Park Row.

À cette violence crue, originale dans le cinéma américain des années 50, s’est substituée ensuite la douceur, pourtant non moins dure, si ce n’est plus, de La femme d’à côté (1981). Pour honorer Gérard Depardieu et avant la remise du prix des mains de Fanny Ardant, le Festival Lumière a organisé la soirée autour de l’avant-dernier film de François Truffaut. Les dernières œuvres du cinéaste, c’est un fait ressassé depuis longtemps, bien que mis en doute souvent, souffrent d’un certain gâtisme : celui d’élaborer un cinéma de la qualité, tant décrié par le cinéaste dans sa jeunesse critique (cf. « Une certaine tendance du cinéma français » publié dans les Cahiers du cinéma en janvier 55). A la vision de La femme d’à côté, c’est pourtant l’impression forte d’une mise en scène incertaine, hésitante, désireuse d’inventer, qui jouit encore d’un regard exprimée de façon singulière. L’intrigue est simple et pourrait sortir d’un fait divers extrait du magazine Détective (dont Truffaut collectionnait les articles) : un homme voit emménager en face de chez lui, dans une rase campagne grenobloise, une ancienne amante avec laquelle il a partagé, sept ans plus tôt, un douloureux amour passionnel. Usant des amorces et des embrasures de porte dans le cadre lorsque se jouent des scènes intimes normales (discussion de couples, échanges cordiaux, etc.) et plongeant le cadre pleinement dans l’espace lors des instants passionnés entre les amants réunis, Truffaut focalise ainsi le regard du spectateur sur l’idylle illégitime. Toute la fraiche jeunesse du film tient à cette foi juvénile que l’amour peut œuvrer partout, au dedans ou en dehors du mariage. Épuré d’une grande stylistique, La femme d’à côté n’exprime pas avec autant de justesse la passion amoureuse que Falbalas. Mais le couple Depardieu / Ardant réussit, ce qui n’est pas un mince exploit, à composer un oratorio en mode mineur.

Le festival s’est terminé en des termes vénérables, autant que ceux qui rythment l’océan Cyrano de Bergerac (1990). Après la rediffusion d’une compilation glorieuse autour de Depardieu, la manifestation s’est officiellement close sur la projection du fameux film de Jean-Paul Rappeneau, adaptation d’Edmond Rostand par Jean-Claude Carrière. En le découvrant, réflexe purement subjectif, empirique, c’est le Molière (1978) de Mnouchkine qui m’est venu à l’esprit. On ne trouve pas dans Cyrano le même aveu d’artificialité, le même tribut honnêtement rendu au théâtre. Considération arbitraire, car définitivement ce qui préoccupe Rappeneau, et surtout Pierre Lhomme à la photographie, ce sont les puissances cinématographiques contenues dans les décors de la pièce de Rostand. Les scènes de nuit composent la grande majorité du film. Et c’est un défi technique et artistique de taille que de réussir à bien la filmer au cinéma. Lhomme parvient avec maestria à rendre à la nuit, et aux clairs de lune qui l’enrobent, leur pleine délicatesse, ne laissant voir du visage que les deux orbes du regard et des corps que les silhouettes mordorées. La puissance, l’énergie, le grand trouble provoqués par le film ne résultent pas des joutes oratoires prestigieuses de Cyrano ou des éclatantes batailles ; elles découlent des murmures dans des décors en alcôves, murés entre l’obscurité des ombres, des gorges nouées entre les mots et les palabres qui se déversent. Bien que moins soucieux que Mnouchkine des réflexivités du cinéma par le théâtre, Rappeneau focalise son Cyrano ailleurs : sur la grandeur d’un acteur à sublimer, par ses moyens (les gestes et la voix), les outils d’expression du cinéma (la photo, le son, le montage) afin de percer haut l’âme de ce que peut signifier que d’être comédien : se terrer derrière les mots pour voiler un peu mieux son apparence intime.

Et pour ce que c’est que d’être acteur, James Cagney en fit d’une belle leçon, lors de l’ultime séance, avec la projection quasi-complète de L’Ennemi public, la version originale de 1931 de William Wellman. Affichant un visage goguenard, malin, oeuvrant à un jeu spontané et à une posture de gangster complexe pour l’époque (à la fois plein d’ambition et attaché à sa famille), Cagney donne corps à l’écran à une des plus essentielles images de gangster que le cinéma hollywoodien a pu créer. Figure tutélaire des grands acteurs du Nouvel Hollywood (Nicolas Cage, John Travolta, etc.), Cagney incarne un jeune homme attiré par le milieu criminel de Chicago. L’Ennemi public s’avère représenter aujourd’hui, avec le Scarface d’Howard Hawks, la source majeure de laquelle est né tout un pan colossal du cinéma américain, de Scorsese à Michael Mann en passant par Ferrara et Coppola. Certaines séquences proposent une mise en scène suffisamment audacieuse pour faire du film plus qu’une « représentation à combattre du milieu criminel », comme l’indique les cartons censeurs qui encadrent le film. Lors du chancellement de Cagney le long du trottoir, sous la pluie, avec la caméra dont l’axe se situe à ras du pavé, la réalisation se défait des carcans usuels de l’époque, d’autant plus que durant ses premières années du son, à cause de la lourdeur du matériel, le découpage de l’espace pouvait difficilement s’affranchir des plans stables. The Public Ennemy est un grand film de son auteur, presque aussi insolent que certains de John Huston. |
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Tandis que dorment les topographes (Lumière 2011)
Par Flavien Poncet, le 9 octobre 2011 2011 - 09:21 |
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Depuis trois ans d’existence, le Festival Lumière a sa programmation ainsi faite que le week-end approchant, le rythme des séances se fait plus intense et les programmes proposés plus denses. Ainsi après une mini-nuit de la bande-annonce jeudi soir, c’est une longue nuit de la science-fiction qui a occupé le vendredi soir. Embrassant un spectre large, de Méliès à Neill Blomkamp, le menu de la soirée s’est fait de bas (très bas) et de haut (très haut).L’ordre de projection des films :
Le Voyage dans la Lune (1902) de George Méliès
Soleil Vert (1973) de Richard Fleishcer
District 9 (2009) de Neill Blomkamp
La machine à explorer le temps (1959) de George Pal
2001 : L’odyssée de l’espace (1968) de Stanley Kubrick

Une expédition vers Jupiter qui mène deux astronautes explorer un des mystères de l’espace a plongé durant le voyage, dans 2001 : L’odyssée de l’espace, trois topographes dans un coma artificiel, par soucis d’économie. Sans topographe, coincés avec l’intelligence redoutable de HAL 9000, les astronautes se retrouvent déconnecter, sans repaires d’espace. Le propre d’un topographe, c’est de situer les mesures d’un territoire. En leur absence : pas de relief, pas de mesure ; le désordre. Cette image est celle de la science-fiction. Et le visage qu’elle a eu, les habits dont elle s’est parée cette nuit de vendredi à samedi, a laissé sommeiller les topographes, les enterrant plus ou moins vivants, tandis que s’affolaient les dimensions.

L’œuvre matricielle, fondement officielle de la contamination du cinéma par la fiction : Le Voyage dans la Lune, 1902, dans cette version colorisée réputée perdue et mise en musique, pour l’occasion, par l’électro trip-hop de Air. Lors de ce voyage spatiale fantasmée, avant-gardiste et profondément estampillé XIXème, s’opère un décalage entre l’ambition fiévreuse d’imaginer une nouvelle science (qui mènerait les hommes jusque dans les étoiles) et d’en représenter l’apparence avec les conventions du théâtre de prestidigitation. L’une des volontés ne vient pas entacher l’autre, au contraire, elle donne vie à un corps hybride où le futur se pense avec les apparences du présent de 1902. C’est toujours le paradoxe amusant de la science-fiction : que le futur ne s’envisage que comme l’excès du contemporain. Ainsi dans Soleil Vert, les jeux vidéos de 2022 ont encore la puissance technologique des premières consoles Atari.

Soleil Vert met à profit la vague de film paranoïaque américain réalisé dans les années 70 pour servir un récit de science-fiction (à moins que ce ne soit l’inverse). Fiction hollywoodienne classique, aujourd’hui un brin désuète, le tout tient en équilibre sur un fil plutôt grossier (quoique toujours bien vu, dans le fond) : les sociétés modernes rejouent de biais l’horreur totalitaire des génocides. Dystopie totale, Soleil Vert dépeint une société occidentale pourrie, où les climats croulent sous des températures brulantes, où les fermes sont devenues des forteresses gardées contre quelques folies anarchistes, où la nourriture a disparu aux profits de galettes insipides, où les personnes peuvent aller mourir dans un grand foyer d’euthanasie. Marqué profondément par un message idéologique (au moins autant qu’Invasion Los Angels ou New York 1997 de Carpenter), le film de Fleischer souffre d’un trop grand propos pour une mise en scène souvent trop en retrait. Les instants forts sont ceux qui rejouent la « scénographie » des camps de concentration. Pelleteuse pour évacuer les manifestants, cadavres faméliques jetés dans des fourneaux, la Shoah hante le film. Le tout est explicite, manque de subtilité et utilise la représentation des camps comme un motif dramatique (ce qui sur le plan éthique laisse à désirer -l’histoire de la critique a fait long feu de cette question).

Autrement plus dédouané de toute considération éthique : District 9 de Neill Blomkamp. Je ne m’attarde pas ; le film me déplaît beaucoup. Pêle-mêle : petit malin, il s’amuse à brasser les sources d’image (reportages télé, caméras de surveillance, filmage du haut d’un hélicoptère de police, etc.), Blomkamp se fiche complètement de justifier cet amas de point de vue, au seul profit du spectacle. Le décalage de territoire proposé par le cinéaste repose justement sur cette explosion des régimes d’image, sur ce maelström de sources visuelles. Il n’y a plus personne pour identifier la nature des images. Procédé facile, d’autant plus qu’il postule sur la crédulité du spectateur pour ne pas s’en soucier. Or c’est sans compter combien celui-ci aime, non sans raison, la vraisemblance et connaître la raison des choses (surtout dans un film hollywoodien). D’un côté, Blomkamp s’affaire à rendre la science du film plausible et de l’autre se joue, sans soucis, de mixer les sources d’image. Et enfin, quand, dans la même période, J.J. Abrams venait de produire Cloverfield et Brian DePalma réaliser Redacted, un ramassis visuel comme District 9 fait bien pâle figure. Du reste, l’équipement son de la Halle Tony Garnier, où a eu lieu la séance, firent bramer les basses, réveillant qui commençait à s’assoupir et forçant à vibrer de l’intérieur qui se refusait au film. C’est le lot actuel des spectacles à infra-basses : venir frapper au torse, même contre leur grès, ceux qui n’aimeraient pas le film.

Joie de la programmation, la suite a offert plus de repos ; en tous cas à ménager davantage de place à un éventuel regard critique et une véritable considération sensible du spectateur : La machine à explorer le temps, l’adaptation de 1959 du célèbre roman de H.G. Wells par George Pal pour la MGM. Oscar des meilleurs effets spéciaux à l’époque, la féérie visuelle du film, ses couleurs chatoyantes et ses costumes dorés, donnent aujourd’hui un charme picturale à l’ensemble. Si les naïvetés de jeu (notamment Yvette Mimieux, plus potiche que le « mobilier » Leigh Taylor-Young dans Soleil Vert) ont suscité, de droit, plus d’un rire, le film jouit parfois d’une sincère inventivité visuelle. Très probablement, Apichatpong Weerasethakul se sera souvenu, pour le singe revenant de son Oncle Boonmee, des Morlocks, humains hirsutes cachés sous terre, aux yeux flamboyants de deux points rouges fixes.

Et puis suprême délire topographique : 2001 : L’odyssée de l’espace. Le film avance par scansion, faisant glisser un peu plus la séquence précédente vers un autre infini. Des bons multi-millénaires parfois (avec le très fameux raccord de l’os et de la navette longiligne), des sauts inter-dimensionnels enfin, le film est à coup sûr le plus grand que le cinéma ait porté. Et en cela, les mots se tarissent à son égard (ou se risquent à être aussitôt secs qu’ils sont énoncés). Il n’y a sur le film que des jugements subjectifs possible. La séquence délirante finale s’ouvre d’ailleurs sur la propagation de lumières difformes en symétrie, dessinant un test de Rorschach en numérique et confirmant bien que le film ne peut se regarder qu’avec sa propre expérience, indépendamment, ou peu, d’une connaissance empirique. D’une telle oeuvre, sans repaire, sans topographie, on ressort forcément déphasé. |
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Le cinéma aux mille visages (Lumière 2011)
Par Flavien Poncet, le 7 octobre 2011 2011 - 12:28 |
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Quitter les lueurs du cinéma sur Les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse (1920) de Rex Ingram permet de quoi nourrir ses rêves. Et quand même encore, à 9h30 le lendemain, une poignée de films muets sont là pour nous sevrer, c’est un peu d’onirisme qui se prolonge.

Lors d’une séance consacrée à la projections de courts-métrages muets colorisés, entre 1896 et 1914, rénovés par la Cinémathèque de Bologne, des chefs-d’œuvre d’émerveillement furent projetés (à côté de quelques programmes déjà-vus : la danse serpentine, la mélièserie, le catalogue d’accoutrements locaux). La grandeur de ces films a reposé sur l’embrassade magique de leur silence (soutenu par un pianiste présent dans la salle) et de leurs couleurs bariolées, légèrement atténuées. Lumière 2011 est un festival et disperse, en tant que tel, des lignes de programmation vastes, parfois opposées. Tandis que Ben Hur restauré en 8K a été projeté mercredi soir, doté de couleurs somptueuses de réputation, des muets en couleur viennent autrement éblouir un regard qui saurait apprécier les vieilles choses sans qu’elles n’aient besoin de porter de maladroits habits neufs. Les travellings le long des routes alpines ou sur la Tamise, vibrants entre des couleurs parfois peintes grossièrement, mais avec charme ; les fantaisies de Segundo de Chomon que le temps a ébréchées, donnant aux images une allure d’avant-garde et enfin la représentation d’un feu d’artifice britannique en pleine nuit, éclairée par les seuls points éparses des pyrotechnies ; tout cela a participé d’un éveil sensible, retrouvant les joies du cinéma « primitif », tout en muant, devant ces enchantements visuels, le spectateur en enfant.

La suite s’est prolongée sous des auspices moins singuliers. Femme de feu (1947) d’André De Toth est un western, ce genre américain que tout le monde connaît et dont les moins habitués pensent qu’ils se ressemblent tous. À voir L’Homme qui tua Liberty Valance et Seuls sont les indomptés, le génie respectif de leur cinéaste permet de sentir qu’il s’agit de deux œuvres foncièrement différentes malgré leur commune appartenance à la coda du western. Et pourtant, au moins les 2/3 de la production du genre, dans la période encore faste de la fin des années 1940, se réduit à suivre les codes, sans tenter d’en sublimer l’essence ou d’en subvertir la nature. Le film d’André De Toth, bien qu’il ait les faveurs de Philippe Garnier et de Bertrand Tavernier (qui écrit dans Amis américains y trouver des « personnages inattendus, des détails surprenants »), pourrait se compter parmi cette production massive, peu originale. Il décline l’un des motif narratif les plus usés du western : le conflit de territoire. Le péché principal du film repose sur les imprécisions troublantes de son scénario (écrit à six mains). Au bout d’une heure, les raisons du conflit se confondent et n’importe plus que la lutte absurde des deux camps, tandis qu’on peut, de moins en moins, déterminer le pourquoi du comment. Encore faudrait-il, pour combler ces lacunes de scénario, que la mise en scène aide à éclaircir le tout. Mais De Toth semble plutôt préoccupé à installer ses ambiances, à souffler dans le film un volume. Alors, Femme de feu a une atmosphère, mais pour peu de récit et pour un point de vue (sur l’histoire, sur l’art du cinéma) assez convenu. C’est étrange que se déploie autant de convenances, sans échappée d’action ou de lyrisme, quand le plan final réussit les deux avec un minimalisme presque languien. Un cow-boy vient de survivre à l’affrontement final, il est définitivement tiré d’affaire. Il s’en va retrouver celle qu’il aime, chez elle. Leur soulagement s’accomplit dans une embrassade passionnée dans laquelle De Toth vient glaner le gros plan d’une main virile plongée dans la chevelure forte et douce de la femme. Ce plan pourrait provenir d’un film impressionniste français des années 20, d’Epstein. Il en a la fébrilité et le grandiose. Sa grosseur et la délicatesse de sa photographie semblent entièrement étrangères à l’accalmie visuelle de Femme de feu. Le cinéma d’antan, et encore aujourd’hui, permet curieusement ce genre de fulgurances, même en un seul plan.

Bond de quelques années. Saut en Europe, pour plus de surprise. Imaginez-vous la rencontre de la comédie à l’italienne et du néo-réalisme ? Pas moi, en tous cas. Imaginez-vous cela sous la commande du père de la modernité italienne : Roberto Rossellini ? Encore moins. Et pourtant La machine à tuer les méchants (1952) accomplit tout cela avec une réussite étonnante. Deux ans plus tard, La Strada (1954) de Fellini reproduira ce mélange. Postérieure à la grande époque néo-réaliste de Rossellini, et antérieure à la période Ingrid Bergman, cette farce morale, jouée par des acteurs semblablement non-professionnels, se situe dans un village rupestre de l’Italie profonde. Un petit groupe d’américains débarque avec l’intention d’y installer un hôtel de luxe pour transformer le tout en villégiature à touristes. Les « envahisseurs », et bien d’autres mal intentionnés, seront contrecarrés par Celestino, le photographe du village, doué depuis la nuit en l’honneur de Saint André de la faculté de tuer les personnes en photographiant seulement un cliché d’eux. Balzac pensait, selon Nadar, que chaque prise photographique, avec le daguérréotype, épluchait du corps une couche spectrale et écornait l’âme en l’éclairant à vif. Rossellini fait de cette crainte photographique un récit entier, sans faire l’économie de fantaisie et d’une surprenante maitrise de la mécanique comique. Lorsqu’une victime est foudroyée, après que Celestino ait pris en photo son image et causé ainsi sa mort soudaine, elle se fige aussitôt dans la posture adoptée dans le cliché en question. Cet effet comique, répété à satiété, devient un running gag d’autant plus drôle qu’il donne lieu à des postures de plus en plus improbables (cf. l’aristocrate qui, soudain paralysé, s’allonge, un doigt dans la bouche, avant qu’on ne comprenne que la posture qu’il prend reproduit celle de sa photo en bébé). Du néo-réalisme, le film conserve l’éthique des décors naturels, des acteurs issus de la rue, de la réalité, et d’un cinéma qui, pour le dire avec Pasolini, formule une écriture du réel. Documentaire en creux sur les rancœurs nourris dans les petits villages, cette fiction comique, revendiquée telle par une main translucide qui ouvre et clôt le film, en disposant et effaçant les décors, approche le cinéma de Rossellini sous un angle inédit, ébranlant la supposé austérité close de son œuvre pour prouver, s’il en était besoin, qu’il est un cinéaste amoureux du cinéma dans son entier.
La journée s’est terminée sur la mini-nuit de la bande-annonce, organisée par Axel Brücker, directeur du Trailers Museum à Suresnes. Couvrant des types divers (de la bande-annonce gouailleuse du Detective de Godard à la bande-annonce clip comme pour Pretty Woman ; de la bande-annonce didactique, sinon prosélyte, comme celle de DeMille pour Les Dix Commandements à la bande-annonce narrative comme celle d’Hitchcock pour Psycho), la soirée à offert un panel ample de ce qui caractérise le format court (et nécessairement promotionnel) de la bande-annonce. Toute projetée en copie 35mm, les trailers sont voués à être numérisés dès l’année prochaine pour en pérenniser l’existence (encore faut-il être d’accord que le numérique soit plus pérenne que l’argentique ; long débat). Acclamée par une salle comble, électrisée par la même ambiance que lors des Nuits des Publivores, la séance a su donner son plaisir où il pouvait être dénichés (tant dans Les Quatre Cents Coups que dans Mega Vixen). Un panorama rapide, vrombissant, qui prend, en accéléré, la température de ce que l’histoire du cinéma, dans toute son hétérogénéité, peut vouloir dire. |
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Noir et blanc et splendeur (Lumière 2011)
Par Flavien Poncet, le 6 octobre 2011 2011 - 05:40 |
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Pour une majorité des spectateurs peu avertis, le cinéma de répertoire, le « vieux cinéma », rime avec les films en noir et blanc. Si cette préconception a la vie si longue, c’est qu’elle n’est pas tout à fait fausse. Et quand ancien film rime, effectivement, avec noir et blanc, c’est parfois pour le plus beau.

Lumière d’été (1943) de Jean Grémillon jouit d’une restauration 2K d’une splendeur caressante, polissant les visages pour les éclairer d’une carnation nouvelle. Voir des films de patrimoine dans un festival comme Lumière 2011, c’est aussi les revoir sous un œil neuf, parce que notre capital de spectateur a évolué, que notre regard a muri, et que le film, en parallèle, a rajeuni, retrouvé ses premiers éclats. Redonner sa jeunesse à un film de Grémillon rend justice aux soins délicats de ses images. Lumière d’été, une fois n’est pas coutume pour son cinéaste, s’attache à une figure féminine, Michèle. Jeune première innocente, venue se perdre dans le paysage sauvage des Hautes-Provence, elle est déchirée entre l’amour de trois hommes : l’un artiste, son amant officiel, l’autre ouvrier, son amant secret, le troisième aristocrate, son admirateur dangereux. Les conflits suscités par ces amours contradictoires se traitent avec passion, avec la fougue ardente des idylles romantiques. La lumière diffuse, estampillée réalisme poétique, traduit ce romantisme languide. La fin, apogée tragique, comme dans les épopées populaires de Renoir, portée par la musique lyrique de Roland Manuel, s’est avérée vraisemblablement inaccessible à tous. Alors que la jalousie amoureuse de l’admirateur bourgeois tend à son acmé et que le tout se dénoue dans une chute lapidaire, une partie du public s’est esclaffée, déshabituée de tant d’honnêteté émotionnelle de la part d’un réalisateur. Ce sont les tristes conséquences du cinéma de l’effet, dominant aujourd’hui, et qui rend certains spectateurs hermétiques à quelque soulèvement poétique. Quand sourd de l’écran, doté d’une si formidable photogénie, l’amour véritable d’un cinéaste pour ses personnages, certains préfèrent s’aveugler plutôt que d’en accueillir le charme. Créditons cela sur le compte de leur jeunesse (bien que soit loin d’être une excuse). Du reste, le film n’est pas qu’un ramassis d’élégie pour l’amourette d’une jeune femme (ce n’est pas le Carné de La Marie du port). Réalisé durant l’Occupation allemande, Lumière d’été traite en sous-main, à travers les sentiments de Michèle, de la lutte entre un prolétariat reclus et une bourgeoise attardée. L’un des motifs les plus éloquents sur l’opposition du monde ouvrier et de la bourgeoisie tient dans ce fondu enchaîné qui ouvre le troisième acte et superpose le monde en mouvement, industrielle mais vivant de l’usine ouvrière au monde stagné, sclérosé d’une soirée mondaine bourgeoise. Si Grémillon dut concilier son art à celui charismatique du scénariste Jacques Prévert, il n’en conserve pas moins sa pleine intégrité, beaucoup plus que dans Pattes blanches (d’après Anouilh).

Tout autre registre, bien qu’encore en noir et blanc : Frankenstein Junior (1973) de Mel Brooks. Nous abordions lundi soir des conditions de projection numérique et de ce que cela apporte de nouveau dans le regard de l’œuvre de patrimoine. La projection au CNP Terreaux (cinéma laissé en vétusté par son voyou de patron, Galeshka Moravioff) a vu la copie se couper quatre fois. À quatre reprises, l’élan du film s’est brisé, noyant les gags entre deux collures. La projection numérique permet plus aisément le retour en arrière et libère le film d’un certain poids technique. Considération particulière mise à part, cette parodie du Frankenstein de la Universal est un exemple remarquable de ce que devrait être une parodie digne de réussite grâce aux seuls moyens du cinéma. Le geste parodique pratiqué par Mel Brooks et Gene Wilder (coscénariste et acteur principal) se résume à une déclaration d’amour. La parodie à la Brooks ne tourne pas en ridicule les effets de l’œuvre originale, mais elle l’enrichit d’une doublure comique, en renforce la matière de base d’une épaisseur drolatique tout en préservant les qualités premières. Ainsi chez Brooks, se reconnaît beaucoup de James Whale, comme si celui-ci était perçu, pleinement, mais par le filtre burlesque de Brooks. La mise en scène ne satisfait pas, ainsi, les sirènes assoiffées du gag, elle se permet des digressions poétiques, des souffles de terreur, des respirations dramatiques. Ce qui différencie, dans le fond, ce Frankenstein des parodies des Monty Python (puisque les deux partagent l’acteur Marty Feldman), c’est que ce dernier cultive l’absurde jusque dans sa saturation quand le premier alterne farce et drame pour mieux prêter à l’œuvre comique les chances de développer sa fascination visuelle. Et la force de Frankenstein Junior repose sur sa faculté à rendre sensible une plasticité visuelle et sonore, sans les utiliser aux seules fins de l’amusement. Fait assez singulier pour être salué et apprécié.

Ouvert sous l’aura d’une Lumière d’été diaphane, la journée s’est éteinte avec un film ténébreux, bien que tout autant, si ce n’est plus, cristallin. Projection événement des Quatre cavaliers de l’Apocalypse, la version initiale de 1920 réalisée par Rex Ingram pour la Metro de Carl Loew et qui propulsa Rudolph Valentino au sommet du star system. Muet de plus de deux heures, remarquablement accompagné par l’orchestre philharmonique de Lyon, dirigé par Ernst van Tiel, la séance a été présentée par l’illustre historien britannique du cinéma, Kevin Brownlow. Bien que le film ait coûté une somme colossale pour son époque, Ingram ne se soumet pas aux spectaculaires à la Griffith, ni aux grands styles allemands (Murnau, Lang, Stroheim). Se contentant d’axes neutres, à hauteur de visage, l’écriture du film n’a pas l’inventivité de Naissance d’une nation (1915). Mais le point de vue d’Ingram est d’un humanisme beaucoup plus grand (de celui, plutôt d’Intolerance (1918)) quoique tout aussi consensuel (l’humanisme y porte les habits explicites du christianisme). L’appréciation d’un film est parfois d’une simplicité enfantine ; aussi simple que la confection de la beauté retourne d’un processus ô combien complexe. Ici, suffisent le regard charmeur de Valentino, la monochromie des plans, le regard à hauteur d’homme de l’action, la complexité narrative. Autrement, La grandeur du film s’éprouve, aujourd’hui, par l’influence qu’on peut lui allouer (des Nibelungen de Lang à l’Excalibur de Boorman pour la séquence onirique des quatre cavaliers). L’orchestration d’importance d’Ernst van Tiel a su faire germer la puissance dramatique des images avec autant de respect que le fît, en 2009, Timothy Brock lorsqu’il dirigea la mémorable séance du Tabou de Murnau et Flaherty. Le muet a ses puissances, que le cinéma sonore a larvé, parmi lesquelles celle de prêter aux sons qui l’accompagne une vibration monumentale. |
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Ombres et Feux (Lumière 2011)
Par Flavien Poncet, le 5 octobre 2011 2011 - 05:47 |
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Les portes du festival Lumière se sont ouvertes lundi soir avec la projection, en avant-première, du beau film de Michel Hazanavicius, The Artist, déjà lauréat au précédent festival de Cannes d’un prix d’interprétation masculine. Presque intégralement muet, traitant de l’apparition du parlant et brassant une horde de références, le film nourrit sa force de ses quelques éclats de grâce et de l’intelligence de son point de vue. Démarrage, donc, sous les beautés du muet –nous y reviendrons plus d’une fois. Mais le festival ne s’enclenche véritablement que le lendemain, dès les premières séances du matin, 10h, quand la journée s’éveille dans le creux des salles obscures.Première séance du jour : salle presque comble pour voir le Danton (1983) d’Andrzej Wajda, dans lequel Gérard Depardieu, interprétant le héros éponyme, déploie son catalogues de tics. Comme si, en cette occasion de célébration, il fallait passer par ce bloc brut d’histrionisme pour tailler ensuite, avec ses interprétations dans d’autres films, plus de subtilité.

Commandée initialement par François Mitterrand pour commémorer la Révolution française, l’œuvre scénarisée par Jean-Claude Carrière a le mérite de subvertir le projet pour dépeindre la Révolution comme une bouffonnerie maquillée d’injustice. De cet élan séditieux, le film n’en portera la trace que sous une seule forme, minoritaire : la musique bartokienne de Jean Prodromidès. Le reste tombe implacablement sous le sceau du conformisme. Mise en scène aux travellings trop appuyés de sens pour ne pas trahir en filigrane une métaphore grossière (Robespierre / Danton = Jaruzelski / Walesa) ; interprétation emphatique à l’absurde (Depardieu dans son plaidoyer pro domo s’use en roue libre ; Patrice Chéreau en écrivain martyr n’est ni plus ni moins que mauvais) ; dialogues pétris de théâtralité, Danton s’imbibe d’académisme. Un paradoxe quand le peintre néoclassique académique Jacques-Louis David, interprété dans le film, passe pourtant pour uns sous-fifre de Robespierre et un traître à la liberté du peuple. Alors que Wajda raille l’académisme au zèle placide de David, il y tombe dans le même temps. Dans cette chronique historique bien scolaire (on imagine à l’époque les enseignants se précipiter sur le film, non pas pour déceler sa puissance d’œuvre d’art mais pour y étudier le chapitre « Révolution française »), quelque part jaillissent des éléments remarquables, parmi lesquels Roger Planchon, incroyablement irréprochable de justesse, dénué de grandiloquence, plein d’une assurance qui donne volume et foi en son personnage. Maigre festin pour une première rasade de cinéma.

La suite nourrit mieux son regard-son écoute. Combat sans code d’honneur (1973), de Kinji « Battle Royale » Fukasaku a ouvert, au Comoedia, le cycle des yakuza eiga, cinéma centré autour des gangsters japonais, et dont la dernière déclinaison célèbre fut l’Outrage (2010) de Takeshi Kitano. De 1946, alors que le Japon plie sous la capitulation face aux États-Unis et que le territoire, bombardé, est un amas de ruines, aux années 60, Combat sans code d’honneur déroule les intrigues croisées et retorses des gangs de yakuza. L’audace salutaire du récit est de ne proposer ni un pathos tragique, comme Le Parrain à la même époque, ni une hargne anarchiste, comme chez Kôji Wakamatsu. Fukasaku gère avec sagacité les turgescences de violence et les instants de respiration, où se creusent la psychologie des personnages et leur complexité. L’intérêt principal ne réside pas dans cette alternance, mais dans les envolées âpres durant lesquelles s’entretuent les criminels et qui, à chaque fois, laissent résonner une petite mélodie du deuil. Lors de ces instants, le montage s’affole, les cadres se biaisent, les corps se déchirent et se couvrent de rouge cramoisi. Une trouée frénétique qui transfigure les personnages en happenings formels. Cette sensation de happening est d’autant plus forte que l’ensemble est difficilement relié par un fil narratif intelligible. Tout semble se succéder comme pour perpétrer l’image d’une violence qui n’en finit pas, plutôt que pour parachever un schéma dramatique ronflant. Ces violences donnent l’occasion à des effets de style plutôt grossiers (arrêt sur image à chaque meurtre, inscription du nom et de la date de décès), mais cette grossièreté est un art, celui d’exprimer avec une adéquation sensible le caractère abrupt des milieux criminels. Loin des cérémoniels stylisés de chez Johnnie To ou John Woo, Combat sans code d’honneur déverse la sécheresse du milieu des yakuzas. Cette caractéristique est d’ailleurs partagée par tous les jitsuroku eiga, deuxième mouvance des yakuza eiga qui visent à produire des films comme de vrais documents. La photographie, cultivant une granitée poreuse, laisse ainsi parfois penser à la retranscription de documents télévisés.
Entre l’académisme de Wajda, soulevé par le cabotinage malin de Depardieu, et ce souffle de violence contre un Japon harnaché à un capitalisme étranger, la première journée Lumière s’est ainsi faite, comme au cinéma, d’ombres et de feux. |
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Festival Lumière 2011
Par Flavien Poncet, le 3 octobre 2011 2011 - 09:24 |
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Quand s’ouvre un festival et se présente l’occasion de (re)découvrir des films en foule organisée, sous la course d’un seul regard, s’invite toujours la possibilité d’interroger le cinéma, en termes généraux. Le temps de l’évènement, chaque film a le doit à sa considération, à ses (dés)amours. En amont, s’écrivent des envies, des doutes, des interrogations ; entre enthousiasme et réticence.Pour cette troisième édition du festival Lumière consacrée au cinéma de répertoire, il est opportun de se demander qu’en est-il du « vieux cinéma » né sur les rubans d’argentique et dilué aujourd’hui dans la matière intangible du numérique ? Si le festival lyonnais n’entend pas y répondre explicitement, il a pris soin néanmoins d’organiser de nombreuses rencontres entre les cinémathécaires, les distributeurs spécialisés et les restaurateurs. À ne pas douter, vont être posées les questions de la numérisation croissante des films de patrimoine. Et quand les festivaliers de Lumière 2011 assisteront à la plupart des séances, sans qu’ils ne se formulent le problème, ils éprouveront une révolution en marche (et qui en appelle déjà une autre : le numérique 4K).

Depuis quelques mois déjà, la programmation du festival est connue. Motivé par une volonté ultra-populaire (dans une acception plutôt méliorative), Lumière 2011 croise différents évènements, majoritairement réunis sous l’égide de la cinéphilie française : Gérard Depardieu prix Lumière –choix mineur, en rupture avec l’aura internationale de Clint Eastwood et Milos Forman, précédents lauréats ; rétrospective Jacques Becker ; hommage à William A. Wellman… sous le patronage de Bertrand Tavernier ; flopée de rééditions de qualité de films de répertoire, avec Les Enfants du Paradis de Carné en tête. À cette devanture française, vient s’agglomérer quelques sections annexes, parmi les plus stimulantes : un cycle de cinq films autour des yakuza-eiga, avec trois films de Kinji Fukasaku (à qui et Tarantino, Miike et Kitano doivent beaucoup) ; un hommage à Roger Corman ; une nuit de la bande-annonce, qui promet de donner envie de voir plus d’un film en même temps qu’elle offrira l’occasion de sentir et penser les grammaires du teaser ; des muets (dont on rappelle, partout, trop peu combien ils expriment le cinéma, avec une fougue débridée, dans sa pleine vigueur) et une nuit de la science-fiction (qui couvre Le Voyage dans la Lune et 2001 : L’odyssée de l’espace en passant par Soleil vert, La machine à explorer le temps de George Pal et District 9).
Fin de séance, pour le dernier événement qu’il relatera avant de fermer ses portes, avant de laisser ses rédacteurs écrire le cinéma en d’autres lieux, s’autorisera l’éclectisme parmi toutes les propositions du festival, au choix des films qui suscitent la curiosité, à l’envie des séances qui motivent le désir.
Alors, rendez-vous donnés tous les jours à partir de demain pour suivre le mouvement général et particulier qui animera Lumière 2011. |
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Cannes, 64ème. Derrière l’éclipse DSK, pêle-mêle : Lars von Trier persona non grata, Robert de Niro placide, Maïwenn surcotée et la figure du Gouvernement français parsemée dans plusieurs films, sous plusieurs formes. Et bien sûr des noms, des valeurs sûres, faute de les qualifier d’« habitués » : le Woody Allen annuel, Nanni Moretti, le Dardenne-à-Cannes, le Malick-tant-attendu, Kaurismäki, Von Trier, Kawase, Almodovar, Ceylan, Van Sant, Kim Ki-Duk, Dumont…Au-delà des auteurs, les œuvres, plus que jamais irrésistibles par elles-mêmes aux étiquettes que les journalistes, dans leur verve classificatrice, essaient de leur coller et aux cases critiques dans lesquelles d’aucuns tentent de les envelopper. L’absence de Terrence Malick à la remise des prix témoigne bien que ce qu’il y a à considérer ce sont les œuvres avant les personnes qui les font. De même, l’absence contrainte de Lars von Trier, malgré le prix d’interprétation féminine remis à l’actrice principale de son film, atteste de l’hégémonie de l’œuvre sur son auteur. Je défends cela pour contrecarrer la posture dominante des spectateurs cannois, héritière de cette vieille lune de « politique des auteurs ». À Cannes, de fait, chaque film est d’emblée réduit à la valeur de son réalisateur. On ne parle pas de The Day He Arrives, mais du Hong Sang-soo, on préfère nommer Tatsumi par « le nouveau Eric Khoo ». « Tu as vu le dernier Ceylan ? » entend-on demander. Conclusion type : les Dardenne sont récompensés non pas seulement pour leur film mais tout autant grâce au capital prestigieux de leur nom. Preuve en est, partout on peut lire : « Grand Prix aux Dardenne » plutôt qu’« au Gamin au vélo ». Nous ne parlerons alors que des films. Et s’il y a à les mettre en perspective, ils seront relatifs non pas aux autres œuvres de leur auteur, mais aux autres œuvres du festival.
Ainsi, comme chaque année, les films sélectionnés à Cannes ont dessiné les nouvelles lignes du cinéma de demain, affirmant une esthétique et des figures de récits dominants.
LE CORPS LUMINEUX DU NUMÉRIQUE

Lux aeterna. Éternellement, tant que le cinéma sera, la lumière habitera les images et vibrera dans l’écho des sons. La substitution progressive de l’argentique par le numérique permet aux images de recouvrer une luminosité nouvelle que le 35mm ne permettait pas. Avec les images numériques, la lumière semble non plus saillir du projecteur qui les envoie sur l’écran, mais de l’écran même. Les plus grands films réalisés en numérique cette année s’en firent d’illustres témoins. Au premier chef desquels, cet éclat céleste qu’est The Tree of Life. Tourné en grande partie avec des pellicules Kodak d’une grande sensibilité et la caméra Red One, outil de vidéographie employé dans The Social Network, le Che de Soderbergh ou Antichrist, le cinquième long-métrage de Terrence Malick , coupable pour beaucoup d’un sublime excessivement volontariste, filme les corps dans leur spontanéité la moins apprêtée et dans leur éclat le plus iridescent. Les peaux glabres ou bien couvertes d’un duvet juvénile, enroulée dans la robe ambrée des rayons du soleil, apparaissent, grâce à la photographie d’Emmanuel Lubezki, dans leur plus bel apparat. Ce sont des corps proprement illuminés, touchés par la grâce incandescente du cinéma, celle qui rend aux présences leur visibilité la plus rutilante.
Dans un autre film, Oslo, 31st Augsut, réalisé avec un appareil photo HD Canon 5D-Mark II, l’histoire de ce junkie trentenaire sorti d’une cure de désintoxication prend des allures lumineux. Retour à la vie, renaissance que traduit la brillance des surfaces. Même dans l’obscurité, les lueurs qui persistent dessinent un éclat particulier, lisse, aux antipodes des gros pixels dont le tournage en numérique est souvent la victime. Avec ces œuvres qui affirment une esthétique polie et qui présentent une image raffinée dans les tons, le cinéma en numérique assoit sa pleine légitimité. Cannes a murmuré cette année que l’argentique peut mourir, la lumière aura toujours droit à l’image avec les films en numérique. Depuis longtemps bien sûr, nous savons cela, mais cette édition du festival de Cannes, dans la logique de sa programmation, l’a confirmé avec une pleine rigueur.
Cette luminosité, ce lissage des peaux et des matières dans l’image ne conduit pas qu’à un hédonisme éblouissant. C’est aussi un basculement sensible qui s’opère dans la facture des films et dont rendent compte les œuvres finales. En voyant Elena, troisième film d’Andreï Zviaguintsev - qui laisse sentir que son premier long-métrage, Le Retour, était le chef-d’œuvre d’une seule fois -, tout comme Once upon a time in Anatolia de Nuri Bilge Ceylan, la lumière du film semble davantage être le résultat d’un étalonnage savamment orchestré plutôt que d’un éclairage chiadé saisi au tournage. Il en ressort une lumière « photoshopée », trafiquée, repeinte en post-production. Là ne serait pas le problème si seulement il n’en résultait pas une évidente marque de bricolage par trop de retouches informatiques. Moins de réel, plus d’image, c’est le lot infernal du cinéma. Melancholia, comme Antichrist, a porté plus que tous cette « Photoshop touch » qui dénature la grâce naturelle de la luminosité numérique.
L’AUTORITÉ IMPOTENTE

Pendant que luisent les matières, l’image de l’autorité publique s’érode. Si ce n’est Nicolas Sarkozy, réduit à un guignol fantoche dans La Conquête, la représentation de la Police à travers les films du monde traduit tout d’une crise profonde de son autorité. Dans une scène de The Murderer de Na « The Chaser » Hong-jin, acclamée à son terme par le public cannois et d’emblée anthologique, un homme réussit à fuir à une poignée de policiers sud-coréens lancés à sa poursuite au volant de voitures cascadeuses. Dans sa ligne de course droite et sans interruption, l’homme en fuite égraine derrière lui des carambolages de véhicules policiers. Impuissante à arrêter un seul homme, la Police coréenne incarne l’incompétence étatique dans ce qu’elle a de plus caricaturale. Ce n’est pas nouveau qu’elle soit peinte sous des jours aussi peu flatteurs, Bong Joon-ho, Park Chan-wook ou Jang « Bedevilled » Cheol-soo en avaient déjà fait la preuve. C’est en revanche plus inédit que cette perte totale de foi dans l’autorité policière soit répandue à ce point à échelle mondiale. De la fébrilité du pouvoir policier comme dans Polisse de Maïwenn (où les membres de la Brigade de Protection des Mineurs sont confrontés tous les jours aux frustrations de leur métier) au manque totale d’ordre et de justice comme dans Guilty of Romance de Sion Sono où une femme japonaise fraichement mariée à un célèbre écrivain, sans que rien ne la freine, tombe dans un dévergondage putassier, les autorités, quelque soit leur ordre, vacillent pour tomber.
Les grandes figures familiales aussi s’effritent. Elena, la grand-mère éponyme de Zviaguintsev, mariée à un riche vieil homme d’affaire, se mue en meurtrière, pour assurer la survie financière de la famille de son fils. Cette crise de la famille, similaire par l’ampleur à la crise de la Police, se retrouve de même dans le remarquable Take Shelter, deuxième long-métrage de Jeff Nichols, où le père plonge progressivement dans un délire apocalyptique, craignant l’arrivée prochaine d’une tornade dévastatrice et construisant, pour s’en protéger, un abri.
Le Gamin au vélo donne à la crise de la figure tutélaire ses plus beaux aspects. Un jeune garçon, à la gueule de chérubin, placé en centre d’accueil, cherche à revoir son père qui l’abandonne, avant de tenter inconsciemment, par différents moyens, d’en substituer la place. Comment se construire sans père, sans autorité ? C’est la question profonde soulevée par le film et qui se résout par un chemin de croix aux motifs chrétiens (culpabilité, chute, rédemption). Devers ces crises de l’autorité (étatique, institutionnelle, psychologiques) et les enjeux dramatiques forts qu’elles permettent, c’est bien sûr le regain d’une foi profonde dans la fiction qu’il faut saluer et qui permet des péripéties rocambolesques (The Murderer, Polisse), des drames profonds (The Tree of Life, Elena, Take Shelter) mais aussi l’expression d’un monde décidément défait de ses pères, peuplés d’enfants déphasés.
L’AMOUR IMPOSSIBLE

Cette année, comme depuis bien quelques millénaires, l’amour contrarié a tenu une place prépondérante dans les récits. Comme depuis quelques siècles seulement, cette contrariété prend des airs modestes. Encore pendant ce 63ème festival de Cannes, pour le meilleur, pour le moins bon. Le grand avantage permis par ce sujet, c’est qu’il motive à échelle universelle des inspirations toujours stimulantes. L’amour (s’)enraye, que ce soit dans Ichimei, remake japonais par Takashi Miike de l’excellent Seppuku de Masaki Kobayashi, où un ronin venge, par amour filial, dans un shogunat le suicide forcé de son fils ou dans le français Polisse de Maïwenn, où l’affection se déplie sous tous les modèles – au risque de la sensiblerie la plus apprêtée – et bute contre la réalité sociale.
L’incommunicabilité des êtres, fausse marotte que l’on attribue à la va-vite à Antonioni, peut se manifester aussi à travers un seul et même individu. Le beau premier long-métrage de Joachim Trier, Oslo, 31st August, présenté à Un Certain Regard, suit le cheminement d’un junkie de trente ans passés, le jour au terme duquel il a décidé de se suicider. Adaptant librement le célèbre Feu follet de Pierre Drieu La Rochelle, cette transposition contemporaine met en place un étau social et un passé sentimental qui se resserrent autour du personnage, jusqu’à se fermer sur lui dans une étreinte mortifère. Les éclats du jour, la luisance des lumières sur les peaux, le montage syncopée en requiem luron, jouent de contraste pour exprimer l’opposition entre un sentiment amoureux encore tentée et un désespoir tenace. Mourir au dernier jour d’août, quand l’été bat son plein et que le soleil frappe encore, c’est la base de cette petite tragédie. Modeste déambulation dans les rues et entre les gens, prenant les airs d’un chemin de croix vers la mort, Oslo, 31st August porta de manière modeste et non moins élégiaque le motif de l’amour impossible à sa plus belle expression.
Tout aussi modeste, quoique dans un style différent, The Day He Arrives, film annuel sud-coréen du prolixe Hong Sang-soo, déplie en noir et blanc les histoires d’amour, les espoirs, les actes manqués, les faux semblants, tout le panel de l’idylle. Heureusement, une heure et dix minutes ne suffissent pas à s’ennuyer ni à se lasser des personnages. L’humour des situations discrètement truculentes (la scène est mémorable où le réalisateur, ivre, s’énerve contre des étudiants en cinéma qu’il a suivi toute la soirée et finit par les abandonnés au milieu de n’importe) fait du film un objet anti-romantique, sans cynisme et fortement affectueux. L’amour impossible ne sert pas de motif à une tragédie des sentiments mais constitue plutôt le nœud comique de situations romanesques. On est là loin d’Antonioni et de ses portées philosophiques. Loin même de la métaphysique d’un Rohmer. Dans The Day He Arrives tout est là à l’écran, dans les gestes, les dialogues. La mise en scène s’efface pour laisser voir la réalité comme un document sur les sentiments. Du documentaire des sentiments.
Autre amour brisé, impossible pour plusieurs raisons, de loin le plus remarquable du festival, celui de The Artist, prouesse formelle et historique de Michel Hazanavicius. Un grand acteur du muet, interprété par un Jean Dujardin polymorphe, synthèse physique de toutes les grandes idoles masculines du muet hollywoodien (Douglas Fairbanks Jr., Rudolph Valentino, King Baggott, John Barrymore, Wallace Reid, Harold Lloyd…), tombe en désuétude quand l’industrie du cinéma américain décide, en un bond, de passer au parlant. Le premier des amours déçus, c’est celui d’un corps avec le nouveau monde auquel on le contraint. Impuissant à parler et à adopter les nouvelles règles de l’art cinématographique, l’acteur s’efface dans l’anonymat. L’autre amour impossible tient à l’idylle qu’il ne peut accepter de vivre avec la jeune actrice qui a pris sa place. Tandis qu’elle tente de l’aider, lui, par orgueil, refuse son amour. La prouesse stylistique, qui dépasse amplement celle d’un Soderbergh lorsqu’il fait The Good German, atteint un degré de réflexivité, où le cinéma se regarde en miroir, non par complaisance mais par inventivité, par soucis de recyclage, comme pour affirmer que certaines formes, trop tôt considérées comme épuisées, ont encore droit de regard. Le cinéma en noir et blanc et en muet n’a pas pris une ride. Reste à faire une œuvre semblable mais qui traite de notre époque, comme le fait, par ailleurs, à merveille Guy Maddin.
Cannes, éternel portrait de famille annuel du cinéma telle qu’il roule dans le monde, aura exposé pour sa 63ème édition les nouvelles figures, sans grand bouleversement, par de menues révolutions. Carnation des matières numériques affirmées, de l’épopée mainstream de Pirates des Caraïbes au tarkovskisme de Once upon a time in Anatolia, impuissance généralisée de l’autorité à exercer son pouvoir, lecture minorée de l’amour impossible, regain de la foi dans les puissances de la fiction (arguant que, non !, le cinéma du père Griffith n’est pas mort), tout cela composa autant de motifs dans le paysage grand écran de cette nouvelle édition de Cannes. |
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Minuit à Paris
(Un film de Woody Allen)
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L’amour, les belles femmes, la névrose, la peur de vieillir, l’art. Pas de doute quant à l’identité de l’auteur de Minuit à Paris. Pourtant, ce cinéaste-là réussit encore à surprendre et à séduire. Même quand on le soupçonne de faire un film attrape- touristes.Scène d’ouverture. Woody Allen joue au vacancier japonais à Paris et ne nous épargne rien. De Montmartre à la tour Eiffel, jusqu’au jardin du Luxembourg, les clichés s’enchaînent image par image, accompagnés d’une musique kitsch. Ça empeste le romantisme mièvre et on serait presque tenté de fuir. Mais le charme allenien opère immédiatement.

Owen Wilson – Gil, évident double du cinéaste – séjourne dans la Ville-lumière avec sa fiancée, Rachel McAdams, et ses futurs beaux-parents. Un casting remarquable, pour des personnages pourtant un brin caricaturaux, eux-aussi. Elle rêve d’une villa à Malibu, lui d’une vie de bohème à Paris. Elle est une bourgeoise terre-à-terre, lui un écrivain sensible.
Un soir, elle part danser et lui flâner dans les rues. Aux douze coups de minuit, à l’heure où certains carrosses redeviennent citrouilles, une voiture ancienne croise la route de Gil et l’emmène… dans les années 20. Les années folles. Le fantaisiste monsieur Allen retourne ainsi aux sources en partant à la rencontre de ces artistes de l’époque qui l’ont touché, inspiré. Fitzgerald, Hemingway, Picasso, Man Ray, Buñuel… tous surgissent à l’écran, comme autant de bonnes et amusantes surprises. Les arts, littérature, peinture, photographie, musique, danse et cinéma, se mélangent alors pour tenter d’atteindre un idéal : la vie rêvée, illusoire.

Woody se répète avec Minuit à Paris : il a peur de vieillir, de mourir et le temps qui passe l’angoisse. Encore. Tellement que depuis plusieurs années on ne voit plus son visage ridé à l’écran, et qu’il préfère ici laisser la place au vivifiant quarantenaire Owen Wilson. Mais l’art traverse le temps, l’art joue avec le temps, l’art manipule le temps. Et rend le cinéaste immortel. Son carrosse magique est ce film, qui le transporte en plein âge d’or. Rien ne résiste au pouvoir créatif de l’artiste, qui enchante son monde. Il peut redevenir jeune, il peut vivre à l’époque qui l’inspire.
Pourtant, celle-ci, tant désirée – et si pleine d’insouciance, de jeunesse, de créativité, de beauté ancienne – n’est qu’un leurre. Idéalisée, elle masque le vide de l’existence et ne peut combler les peurs et les besoins de l’âme. Les siècles se suivent, mais les problèmes humains demeurent identiques. Woody Allen accepte cette terrible frustration avec résignation. Il demeure encore un insatisfait. Un adorable insatisfait, qui nous entraîne avec toujours autant de grâce, d’humour et d’humanisme dans son univers névrosé.
Ne mérite-il pas que nous abandonnions, le temps d’un film, notre phobie des clichés ? |
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Images : © Mars Distribution
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Robert Mitchum est mort
(Un film de Olivier Babinet et Fred Kihn)
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Un producteur hollywoodien grabataire et mutique, reclus dans l’ombre, communique en tapotant sur son ordinateur ce qu’il ne peut plus dire à voix haute : « Les français ont-ils toujours quelque chose à raconter ? ». La question, qui survient dans le dernier quart de Robert Mitchum est mort, semblent être aussi celle que se posent Olivier Babinet et Fred Kihn : Qu’a de bien beau à dire, aujourd’hui, un film français ? Programmé à la dernière sélection de l’Acid - quatrième pan du Festival de Cannes - ce premier long-métrage, par ses partis pris burlesques et clairement post-hollywoodiens, regarde de France où en sommes-nous avec les mythes du cinéma.Le road-movie, sinon le road-trip, a l’avantage qu’il permet de faire un film, de tracer une ligne de fuite, sans avoir à justifier des prétextes dramatiques ou à construire un arrière-plan psychologique, toujours trop étranger à la dimension du cinéma. L’échappée en avant suffit à faire signer le contrat au spectateur. Ainsi l’intrigue minimale de Robert Mitchum est mort « tient sur un post-it » : Franky et son agent Arsène partent au Pôle Nord rencontrer leur cinéaste favoris pour dégoter un rôle dans son prétendu nouveau film. La raison du voyage sert quasi exclusivement de prétexte à rencontres.

D’emblée, le duo –pas tout à fait celui d’un buddy movie mais presque aussi détonant- constitue un merveilleux réservoir à fiction : l’acteur Franky Pastor (l’alchimie physique parfaite entre Vincent Gallo, Steve Buscemi et Russell Brand) et son agent artistique Arsène Meyer (un vrai voleur). Quand le premier est plus neurasthénique, le second, trop plein d’entrain, déborde de hargne ambitieuse. Lancés tous deux de France jusqu’au cercle polaire, en passant par la Pologne (« c’est moche, on dirait la France » se plaint l’acteur), ils sont mus par un désir suranné de cinéma classique hollywoodien (Franky ne sait jouer qu’une scène extraite d’un film de série B : Fatal Angel), conduis et guidés par des outils tout aussi anciens (à bord d’une voiture d’occasion volée, les deux larrons écoutent de la musique sur walkman). Les gueules cassées de Franky et Arsène fantasment leur voyage comme une chevauchée fantastique. Avec eux, la lumière, explicitement marquée comme par un Stanley Cortez, et les cadres, composés avec soin, jouent la carte antienne du vieux film. Avec eux, nous parcourons l’old fashioned cinéma. Pour dire quoi ? Pour aller où ?

L’élan comique de Robert Mitchum est mort –entendu dans le titre même- c’est celui d’un constat (pas vraiment d’actualité) : le grand Hollywood est dépassé, il n’en reste que les miettes des fantasmes. Quand se rejouent les grandes scènes hollywoodiennes, ce sont sous les oripeaux du comique ou de l’incongru. Refrain connu : à la grandeur s’est substitué l’ironie de la dérision. Le chapeau texan de Franky, la moustache soignée d’Arsène, la banane groovy de Douglas (le troisième compagnon du voyage) sont autant de détails d’élégance des années 50 qui aujourd’hui trahissent un sentiment de nostalgie ou de kitsch amusant. Du burlesque, à teneur référentielle. C’est ainsi que fonctionne un certain cinéma comique dorénavant, français comme partout ailleurs. Partout certes, chez Aki Kaurimäki plus qu’ailleurs. Le comique ne fonctionne plus en-soi mais en relation avec ce qui déborde du film. Si l’on peut rire de Robert Mitchum est mort, c’est parce qu’il y a eu des grands films hollywoodiens avant lui et que la tentative maladroite par Franky et Arsène de vouloir les rejouer en accuse l’obsolescence. Avec Robert Mitchum, c’est la grandeur des mythes hollywoodiens qui sont morts. Voilà ce que, de France, Babinet et Kihn nous montrent : le mythe est mort, vive le mythe ! Et dans ce cri de gloire, dans cet appel à plein poumon devant une vallée vide, c’est autant le rire que le petit recueillement qui s’attisent, avec ce que ça comporte de naphtaline déplacée et de plaisirs mélancoliques. |
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Images : © Shellac
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Winter’s Bone
(Un film de Debra Granik)
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Passé sous silence lors de la récente cérémonie des Oscars, Winter’s Bone était pourtant incontestablement l’un (voire le) des meilleurs films de la compétition. Le long-métrage de Debra Granik est un western glacial et sec où la dureté de la vie n’a d’égal que la nudité des paysages.Dans l’Amérique profonde, Ree élève son petit frère et sa petite soeur tout en s’occupant de sa mère catatonique. Cette situation à fort potentiel pathétique tire-larmes est désamorcée par une écriture intelligente et par la performance implacable de la jeune Jennifer Lawrence, 20 ans.

C’est le son d’un banjo et d’une voix rocailleuse et tendre qui ouvre le film. Des enfants sautent sur un trampoline devant une maison brinquebalante perdue dans un paysage dévasté par une nature ingrate. Ree élève son frère et sa sœur comme si la vie en dépendait, on l’apprendra plus tard elle a 17 ans. Sa blondeur et ses traits fins nous trompent d’abord : elle a un caractère bien trempé mais rien ne laisse présager du courage inouï dont elle va faire preuve pour retrouver son père. Ree, avec une persévérance édifiante, va frapper à la porte de tous ses voisins – qui se trouvent être plus ou moins tous de sa famille – pour retrouver Jessup, son père, qui deale de la méthamphétamine et doit comparaître sous peu à un procès.
Sur cette trame simple mais solide, Debra Granik construit patiemment une atmosphère étouffante où les rednecks américains sont également portés aux nues et acerbement dépeints. L’oncle de Ree, Teardrop (formidable John Hawkes, familier aux spectateurs de l’extraordinaire série de HBO, Deadwood) sera son seul allié le long d’un chemin de croix intense qui, sans les artifices couramment liés aux genres, sonne plus vrai que nature, imprégnant durablement le spectateur d’un vague-à-l’âme profond, révélateur de la puissance souterraine du long-métrage.

Il y a aussi une mesure essentielle de la distance incommensurable entre ce que l’on devine et ce qui est montré, comme si les rouages de la quête de Ree sous-tendaient le film, lui étaient intérieurs. Car ce que l’on voit n’est exceptionnel que dans sa globalité tant les séquences, en se juxtaposant, s’amplifient graduellement... jusqu’à une scène – presque insoutenable – dans un marais glacial, de nuit, où le bruit insupportable d’une tronçonneuse nous dissimule l’obscène. L’humanité est rare donc chère dans ce que décrie le film, la compassion, l’empathie ou l’amour sont des faiblesses fatales. Alors la grâce gagne le film, entraînant une fin ouverte où quelques notes pincées sur le banjo de la réminiscence font naître l’invisible pour mieux comprendre l’indicible. L’injustice de la vie est alors dissoute dans la réponse inexpugnable d’une jeune fille de 17 ans. |
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Images : © Pretty Pictures
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A l’occasion de la sortie du dernier film de Jacques Audiard, Un prophète, Fin de Séance vous propose un top 5 consacré aux films de prison.
- Down By Law de Jim Jarmush
- La Grande illusion de Jean Renoir
- Hunger de Steve McQueen
- La Grande évasion de John Sturges
- L’Évadé d’Alcatraz de Don Siegel
Sans oublier Midnight Express et La Vie de David Gale de Alan Parker, Le Reptile de Joseph L. Mankiewicz, Cube de Vincenzo Natali, et Au nom du père de Jim Sheridan. |
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