Memory Lane (Un film de Mikaël Hers)
Le passage et la demeure
Par Flavien Poncet, le 29 novembre 2010 2010
Le film choral connaît un nouvel essor ces dernières semaines avec le succès public des Petits mouchoirs et l’engouement des critiques pour La Vie au ranch. C’est un moyen, comme un autre (Mammuth ou Les mains en l’air en ont proposé de meilleurs encore cette année), de s’affranchir du « moi-je » étouffant de l’auteurisme aux ressorts psychologiques à la française. Sans aucun doute, Memory Lane, le premier long-métrage de Mikhaël Hers (déjà reconnu pour ses courts-métrages, tous sélectionnés à Cannes) découd une certaine robe surannée du cinéma français pour percer une douce échancrure dans ses acquis esthétiques et surtout narratifs. Sans être une révolution, Memory Lane brode une stimulante proposition de cinéma.

Ce qui boitait dans les films de Canet ou de Letourneur se cheville et réussit dans l’œuvre d’Hers. Memory Lane filme la banlieue Sud-Ouest de Paris, à Boulogne-Billancourt, où un groupe d’adultes qui y a grandie se retrouve pour l’été. Le film d’Hers est l’envers total des Petits mouchoirs. A l’establishment pépère de Canet s’y substitue une poignée de jeunes acteurs méconnus. L’histoire n’est pas portée par la belle brochette bankable du cinéma français mais ressort plutôt de l’intime, sincère, pas de celui qui s’expose avec des gueules impersonnelles de personnalités archi-connus. Les enjeux psychologiques noués par l’intrigue ne concernent pas seulement Mikaël Hers, ils s’adressent tout autant aux personnages, aux acteurs qui les interprètent ainsi qu’aux spectateurs qui peuvent s’y reconnaître. La construction du récit, déjouant de nombreux rapports de causalité, se nourrit de procédés narratifs divers (voix off, dialogues, plans de lieux esseulés entre deux séquences principales). Dans le même temps Memory Lane ne déploie aucune hystérie cool et, en cela, constitue le négatif de La Vie au ranch. Une certaine morosité et la nostalgie larvée de l’âge adulte hantent les personnages et leur relation. Ce chagrin forclos ne sert pas le moteur sentimental comme chez Canet ni ne décore, en arrière-fond, la frivolité comportementale chère à Letourneur. Ce chagrin se mêle et se mâtine à une joie du retour, le bonheur secret de recouvrer les lieux de l’enfance, le préau du lycée comme la bute des idylles juvéniles. L’une des réussites sensibles de Memory Lane tient justement à sa plurivocité, à la manière patente dont Hers tient à ne pas exprimer une idée simple du monde et de ses déterminismes mais seulement à être une « plaque sensible » de l’âge adulte. En même temps que se dégage à travers les personnages beaucoup de mélancolie, se partage la joie des protagonistes à retrouver, grandis, les amis d’enfance.

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Pour atteindre à cette fébrile sensation du retour sur les lieux de l’enfance, dans les foyers familiaux, Hers place son film dans un équilibre, entre la chronique dont il reprend l’instantanéité et l’événement qui lui permet de raccorder le naturalisme aux rangs du sur-naturel. En interstice aux séquences de dialogues, intimes ou triviales, se calent des plans en travelling latéraux sur des arbres ou des flancs de collines, lieux dépeuplés qui se garnissent lento d’une petite communauté. Ces instants flottants élargissent le carcan de la petite anecdote amicale pour rendre manifeste, à l’image comme au son, le temps qu’habitent les protagonistes. Nous ne comprenons pas ce que viennent faire là ces plans vides où rien de dramatique et de psychologique ne se passe. En revanche, nous sentons, grâce à l’esthétique de la lumière et du montage, qu’un temps croise ces espaces. Cette durée là qui s’ouvre et s’offre à nous, qui se déplie d’un ailleurs, est celle qui témoigne de la rencontre entre le temps qui passe (ce fameux temps perdu) et le temps qui demeure. Chacun des paysages filmés dans son immuable beauté tient lieu d’un vieillissement et d’une beauté éternelle, d’un passage et d’une demeure. A leur échelle, dans ce qui leur arrive, tous les personnages se confrontent aussi à cela : au temps qui passe et qui appelle à cette entrée parfois brutale dans l’indépendance adulte ; au temps qui reste et qui fait que l’enfance s’accroche éternellement à l’adulte. Situé dans cet entre-deux, télescopant ces deux périodes de la vie, Memory Lane entrelace une sérénade joyeuse des corps matures et un adagio piano pour l’enfant qui habite chaque adulte.

 


Entretien avec Mikhaël Hers, réalisateur de "Memory Lane"
Par Flavien Poncet, le 27 novembre 2010 2010 - 16:50
Memory Lane est sorti en salles, ce mercredi 24 novembre. Entouré d’une bonne poignée de ses acteurs, son réalisateur, Mikhaël Hers a répondu (brièvement, avouant lui-même être peu loquace) aux questions de Fin de séance.

Fin de séance : Vous réunissez dans Memoy Lane deux acteurs qui ont joué chez Rohmer, Marie Rivière et Didier Sandre. Par ailleurs le soin qui semble avoir été apporté dans le film aux vêtements des personnages témoigne d’un sens plastique assez rohmérien. Y a-t-il pour vous l’influence du cinéma d’Eric Rohmer sur votre œuvre ?

Mikhaël Hers : Euh… pas du tout. Rohmer j’y ai beaucoup pensé pour la première histoire de mon film Montparnasse. C’est un triptyque, trois petites histoires et j’ai beaucoup pensé au Rayon vert pour la première. Mais là pas réellement, je crois pas. Il se trouve qu’effectivement, j’ai découvert Didier Sandre et Marie Rivière dans des films de Rohmer mais après ce sont deux choses qui n’ont rien à voir. C’est des rencontres qui se sont bien passées.

Thibault Vinçon : En l’occurrence Didier, c’était plus Petits arrangements avec les morts, le film de Pascale Ferran qui t’avait intrigué.

Mikhaël Hers : Ah, oui c’est vrai en plus. T’as raison.

Fin de séance : L’image de Sébastien Buchmann travaille beaucoup la pellicule et ses aspérités, notamment dans les scènes nocturnes comme celle où le groupe marche sur les railles. Qu’est-ce qui a motivé chez vous ce choix de l’argentique à l’heure où plusieurs cinéastes, de Spielberg à Raul Ruiz, basculent dans le numérique ?

Mikhaël Hers : Vous l’avez dit : il y a de la matière dans l’image, des aspérités, ça crée du relief. Puis ça va vraiment bien avec le climat du film, je trouve. L’image numérique je la trouve encore trop parfaite, on n’a pas prise vraiment sur les choses. Là y a quelque qui vit, moi qui me touche. C’est difficile à expliquer, c’est vraiment de l’ordre de la sensation.

Fin de séance : Memory Lane sort en salles au moment où le film choral français prend un essor nouveau, avec le succès public des Petits mouchoirs ou le succès critique de La Vie au ranch. Comment avez-vous abordé le mode narratif du film polyphonique ?

Mikhaël Hers : C’est à dire que c’est une atmosphère pour moi, c’est une occasion de réinvestir des lieux quand je fais un film. Ca parle beaucoup de ça. Et puis après il y a les thématiques que j’ai envie d’aborder, je me disais que ça pouvait être les sous-intrigues de ce projet, il fallait quand même donner un peu d’ossature et un peu de mouvement. Là c’est l’irruption d’une maladie dans la famille ; la naissance d’une histoire d’amour ; un groupe de musique qui se demande s’il a encore une raison d’être ; un personnage qui traverse une crise un peu existentielle. J’inscrivais ces parcours dans ces lieux là et puis ça donnait un tableau d’ensemble, une mosaïque un peu impressionniste. J’ai pas théorisé avant de le faire, ça c’est fait comme ça, à l’écriture, assez naturellement.

Entretien réalisé à Lyon, le 17 novembre 2010

 


The Social Network (Un film de David Fincher)
Jonas et la baleine
Par Othman El Maanouni, le 22 novembre 2010 2010
Circonspect, j’hésite entre me pâmer devant l’intelligence phénoménal du scénario écrit par Aaron Sorkin et me fermer pour toujours à ces scripts à tiroir qui étirent la narration au point que les personnages ne sont plus des êtres mais des portes, laissant celles-ci toutes ouvertes au mépris des courants d’air. Mais la première impression est cette fois la bonne, car à bien y regarder il y a une réflexion approfondie dans la manière choisie de conter cette histoire de self-made man édifiante et contemporaine

La véritable réussite de cette narration tient en fait à l’empathie que l’on ressent pour ces hommes qui ont gravité autour de Mark Zuckerberg (Jesse Eisenberg) qui, lui, est à part. Il y a son meilleur ami et financier des débuts, Eduardo (Andrew Garfield, tout en ombres et lumières), il y a ses colocataires de Harvard, les jumeaux Winklevoss, Sean Parker (Justin Timberlake, entre la performance et la roue libre) et tous ces étudiants avides d’informations et d’exutoires. Et M. Zuckerberg se chargera de leur offrir sur un plateau, opportuniste et génie, la plate-forme tant fantasmée : le marginal étant finalement celui qui les a le mieux compris, depuis sa solitude.

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Bien qu’exécuteur de l’idée, Zuckerberg a en réalité phagocyté toutes celles de ceux qu’il a rencontré. Fin observateur de son temps, il n’a hissé son outil qu’en s’emmurant en son sein, au prix des relations humaines, en sacrifiant à la réussite tous ceux qui l’entourait. Bâti autour des deux principaux procès auquel il a dû faire face, le film narre chronologiquement le chemin d’un homme si concentré qu’il a enfanté d’une baleine : celle où navigue 500 millions d’utilisateurs, celle du voyeurisme et de l’échange, celle du meilleur et du pire – surtout du pire. Il a clôt sa vie pour afficher celle du monde , dans un tel rejet et dans un tel dégoût qu’il a livré l’instrument ultime, le repère d’une génération qui n’en avait plus.

Selon la thèse proposée par David Fincher et Aaron Sorkin, la lucidité peut atteindre le point de non retour, celui où Zuckerberg se livre corps et âme au monstre qu’il a créé, reconnaissant finalement son incapacité à vivre sans (voire la fin, remarquable). C’est en fait la chronique d’une génération qui place l’individu au centre de toute chose, et de tout phénomène, pour que l’un se différencie de l’autre. L’originalité humaine nécessite désormais une preuve, un résumé, des informations immédiatement accessibles, une vérification à tête reposée et un regard en biais sur celui qui nous intéressera peut-être à l’avenir.

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Dans la vengeance c’est le discernement dont s’est défait Zuckerberg et c’est la réussite première du film du cinéaste américain. En castant Jesse Eisenberg il a transmis au plus haut point, par la mimique et la retenue, l’introspection forcée d’un être dépassé par son présent, qui met au point le moyen de le figer... et de faire exister de manière permanente un être virtuellement « par l’encre et non par le crayon » (pour reprendre un dialogue du film).

Dans sa mise en scène même, D. Fincher s’accorde à celui qu’il filme, cadrant ses gros plans comme des photos de profil, virtualisant le monde dans des salles de procès, enfermant les protagonistes dans des dialogues où chacun défend sa vision du monde, à celui qui aura la répartie la plus sarcastique, ou la plus appropriée. La bande originale composée par Trent Reznor vient cristalliser toutes les tensions implicites dans une musique électronique portant son propre commentaire (voire la scène de la course d’avirons) ; les émotions ne s’expriment plus, elles se crachent ou s’étouffent.

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Plus jeune milliardaire au monde, Mark Zuckerberg est sans doute, si l’on en croit le long métrage, le plus seul. Répétant incessamment qu’il n’a que faire de l’argent, il se consacre tout entier à sa baleine, quitte à en être le poumon.

Images : © Sony Pictures Releasing France


Ce n’est qu’un début (Un film de Jean-Pierre Pozzi & Pierre Barougier)
Penser n’est pas filmer
Par Flavien Poncet, le 20 novembre 2010 2010
Ce n’est qu’un début organise les images, les sons et l’expérience glanés en deux ans pendant lesquelles Jean-Pierre Pozzi, Pierre Barougier (les deux réalisateurs) et leur équipe technique ont investi la classe d’une école maternelle à La Mée-sur-Seine, Zone d’Education Prioritaire de la Seine-et-Marne. Evènement singulier : les enseignements exposés portent sur la philosophie, un domaine d’habitude repoussé jusqu’à un âge plus mur (officiellement la terminale en France). L’expérience, soutenue par le Ministère de l’éducation, et le film qui en découle interrogent incidemment la place de la philosophie dans notre éducation et dans nos rapports sociaux.

Le regard de Ce n’est qu’un début s’ouvre, derrière les vitres d’une voiture en marche, sur des barres d’HLM qui défilent, embrumées dans un matin encore nuiteux, auréolées dans l’orbe électrique des lampadaires urbains. Le matin s’éveille et déjà le monde semble s’écrouler. Les radios nationales diffusent l’information péremptoire des catastrophes qui, chaque jour, épuisent un peu plus la société. La débâcle socio-économique s’y déploie sous une autre forme, derrière d’autres évènements et les médias la renforcent. Sur cet état de fait, un état de ruine de notre société consommatrice des catastrophes comme autant de spectacles, les deux cinéastes aménagent une brèche pour repenser le monde dans ses structures et par ses habitants les plus rudimentaires, de jeunes enfants. Ce qui noue Ce n’est qu’un début tient à cette opposition de la primauté philosophique face aux scories de la France sarkozyste. Moratoire sociétal, brouillant les frontières du maître et de l’élève, l’expérience dont rendent compte Pozzi et Barougier invite donc de jeunes enfants, citoyens de demain a fortiori, à s’interroger, par thème, sur ce qui fondent leur existence.

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Enquéris sur des thèmes variés et généraux, dans un discours libre où la parole circule, endiguée sans être gouvernée, les enfants se prêtent au jeu de la discussion. La lucidité de certains propos et les vérités sur le monde que sous-entendent quelques paroles tiennent pleinement du mouvement de la pensée philosophique, de ce désir entier de percer le secret des concepts qui agissent notre réalité et notre pensée de celle-ci. Concentré autour de la flamme d’une bougie, le dispositif de la classe de philosophie rappelle, malgré sa modestie, les salons de Descartes. Vient se mêler aux discussions des considérations plus triviales : querelles d’amoureux, jalousies amicales, pudeurs moquées, crâneries dénoncées, etc… En même temps qu’un projet social est avancé par les cinéastes, la réalisation n’évite pas l’écueil des films sur l’enfance, accomplissant l’adhésion du spectateur grâce au seul charme naturel des marmots. De ce procédé de séduction, L’argent de poche (1976) de Truffaut est le plus symptomatique, forçant l’empathie plutôt que de l’inviter. Bien que chacune des figures d’enfant, provenant d’origines très différentes, dégage un attrait auquel un spectateur de bonne foi peut difficilement résister, le procédé de charme auquel oeuvre tout film reste ici trop simple pour exprimer une vraie optique de cinéma. Ponette (1996) de Jacques Doillon, Herman Slobbe, l’enfant aveugle n°2 (1966) de Johan van der Keuken ou Être et avoir (2002) de Nicolas Philibert (film tutélaire qui hante l’esprit du film) accueillent l’enfant comme sujet et matière première sans pour autant faire céder la mise en scène à la simple séduction innée des gosses. Il y a dans ces œuvres autant de cinéma que des enfants qu’ils filment. A contrario, Pozzi et Barougier réduisent souvent la part de cinéma (pourtant très bien amorcée par le beau générique) pour laisser plus de place aux enfants. Et alors, le documentaire de création borde le joli reportage France 2, tant porté par son sujet qu’il en oublie l’écriture qui le traduit. Plus soucieux de son idéal philosophique que de cinéma, le geste de filmage des deux cinéastes ne trouve guère d’images, de sons ou de points de montage prégnants pour incarner son écoute alternative du monde.

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Car au final, puisqu’il est sujet pour nous du sentiment de cinéma, quelle esthétique développe Ce n’est qu’un début ? Quel temps s’y construit ? Le temps d’une parole qui réfléchit l’existence, qui met en crise les certitudes du monde, celles que diffusent en continu les médias alarmistes. C’est moins l’expression d’un temps sensible à laquelle œuvrent Pozzi et Barougier que le rendu enjolivé d’une expérience pédagogique. L’œuvre est de ces projets qui raviraient les héritiers du Rossellini propédeutique (celui des téléfilms encyclopédiques), au dépens d’une vision singulière et plastique de l’enfance ou de l’éducation. Car Ce n’est qu’un début, devers tout le charme qu’il dégage, comme un grand pan du cinéma actuel, s’exécute davantage à relier un événement du monde (à médiatiser une chose, toute singulière puisse-t-elle être) qu’à construire une poétique du monde (classique ou iconoclaste, peu importe).

Images : © Le Pacte


Bassidji (Un film de Mehran Tamadon)
Bassidjis
Par Chloé Pangrazzi, le 15 octobre 2010 2010
Après la réalisation d’un moyen métrage en 2004, Mehran Tamadon propose son premier long métrage documentaire, consacré aux bassidjis. Connaissant déjà un certain succès auprès des professionnels du documentaire (sélection officielle Visions du réel 2009), ce film ambitieux sortira en salle le 20 octobre 2010.

Mehran Tamadon est né en Iran et arrive en France à l’âge de douze ans. Il devient architecte et construit sa vie entre Paris et Téhéran. C’est en 2000, alors qu’il décide d’entreprendre un voyage sur les traces de son enfance, que son projet documentaire prend forme. Un étrange concours de circonstances le guide vers les bassidjis. En effet, il assiste, un peu par hasard, à une cérémonie nationale, commémorant l’Imam Hossein, mort en martyr il y a plus de 1300 ans. S’en suit une discussion avec ces hommes, que l’on appelle les bassidjis (littéralement : mobilisé pour défendre une cause). A l’origine, c’étaient les soldats qui combattaient durant la guerre Iran/Irak en espérant y mourir en martyr. Intrigué, Mehran Tamadon cherche à en savoir plus, à comprendre comment quatorze ans après, la guerre obstrue toujours la vie iranienne. Un contact se noue entre le réalisateur et ces jeunes fanatiques. L’idée du film sonne comme une évidence. Une problématique : comment comprendre la société iranienne d’aujourd’hui, sans prendre en compte ce phénomène grandissant. Il prend alors contact avec des bassidjis encore plus dévoués à la cause de la République islamique. Durant trois ans il infiltrera cette fibre fanatique, avec une seule posture : l’interrogation.

La rédemption

Le film s’ouvre sur un plan panoramique, offrant la vision d’un musée en plein air. Un terrain vague, témoin d’affrontements guerriers, devenu lieu de culte, ou les iraniens viennent pleurer les martyrs. Dans un mouvement d’une lenteur symbolique, Mehran Tamadon dessine des visages voilés, des corps affaissés. Un instant qui mêle souffrance et fierté. Fierté que son père, son frère ou son mari soit mort pour Dieu. Entre incompréhension et compassion, la caméra file, épie et explique. Dès les premières minutes du film, les problématiques sont lancées, les personnages implantés dans un univers ou la religion innerve toutes les branches de la société. Une discussion s’ouvre entre plusieurs hommes. Un d’eux explique pourquoi ils se doivent de suivre les dogmes du régime islamique. Les sociétés occidentales ont tués la religion. Le rôle de l’Islam en général, et des bassidjis en particulier serait donc la rédemption. Réaffirmer le rôle de la religion, comme vecteur de pureté. Et de paix. Pourtant la guerre ne les effraie pas, si c’est pour Dieu. « Ils se déchiquetaient avec amour ». Tout est dit.

Aveu et propagande

Mehran Tamadon rencontre et questionne, avec timidité, tact et surtout fausse naïveté. Il arrive à créer des espaces intimes qui conduisent à la confession. Parfois la caméra s’efface et laisse place à des aveux lourds de sens, pensons à la métaphore légendaire de la « reine des papillons » ou à cet homme qui après s’être targué de la puissance des mines anti personnelles, offre une fleur à une femme, en s’enthousiasmant cette fois, de la beauté de la vie. En d’autres temps, la caméra dérange et les bassidjis anticipent. Ils savent que le film sera diffusé devant un public occidental, souvent hostile à leurs pratiques radicales. La mauvaise foi, la rhétorique et les jeux de séduction prennent alors le dessus. La propagande. On raconte que les bassidjis participent à la vie des quartiers, qu’ils y mènent une action sociale, qu’ils vaccinent les enfants et assurent la protection des plus démunis. Pourtant, ces mots seront démentis par des questions, posées anonymement aux bassidjis.

Bourreaux et victimes

Nous sommes dans une salle, les bassidjis sont face à la caméra, derrière un bureau. La tension est à son paroxysme. Pour la première fois il y a confrontation. Confrontation entre ceux qui se croient victimes et ceux qui les pensent bourreaux. Des questions posées anonymement, vont causées le trouble. Entre autre, nous entendons une femme demander s’il sera possible un jour que les hommes la regardent dans les yeux. S’en suit un silence lourd de sens. Ils se regardent puis baissent les yeux. Mehran Tamadon les sent vulnérables, il rentre dans le cadre et compare sa vie à la leur. De fanatiques, ils deviennent des hommes. Ils parlent de désir, de respect. « Comment fais tu pour te contrôler ? » demande un des bassidjis au réalisateur, qui avoue parfois être tenté par d’autres femmes que la sienne. La religion comme remède à tout les maux. Le voile empêche la tentation et donc l’impureté. La femme ne vit que par l’homme et l’homme cache la femme. Dans ces jeux de rhétorique, nous comprenons que tout est affaire de divergences. Problème d’interprétation. Mehran Tamadon parle de mur. Mur entre les hommes et les femmes, les athées et les croyants, les orientaux et les occidentaux.

Pourtant jamais de jugements de valeurs, ces tortionnaires ont été inventés par le régime. Ils ne sont ni humanisés, ni accablés de reproches. Une histoire d’hommes animés par des problématiques religieuses, que Mehran Tamadon a essayé de décoder. Pour comprendre. Comme il l’avoue dans sa note d’intention « ce film est à la fois un projet social et politique et une quête individuelle -la mienne- qui je l’espère, sera également celle du spectateur ». Chacun donc, doit avoir ses raisons d’aller voir ce témoignage d’une qualité indiscutable, en gardant en tête qu’il serait impossible, aujourd’hui de réaliser un tel film devant l’ampleur de la crise causée par la réélection de Mahmoud Ahmadinejad.

Images : © Aloest Distribution


"Senso" & "Le Guépard" (L. Visconti) - Lumière 2010
Par Flavien Poncet, le 13 octobre 2010 2010 - 20:10
Dernier jour du festival Lumière 2010 et le présent raffermit sa clarté tandis que le passé s’en retourne à ses limbes. La plongée d’une semaine dans l’histoire du cinéma, espérons-le, aura convaincu la plupart des festivaliers que le cœur des films contemporains ne peut battre sans une mémoire du cinéma pour l’accompagner. Close sur les images et les sons de Luchino Visconti, avec Senso et Le Guépard, la deuxième édition du festival lyonnais du « film de patrimoine » s’achève avec le goût, sinon d’une réussite, au moins d’une assurance que la manifestation a suffisamment réussi son objectif pour se poursuivre l’an prochain. Gérard Collomb a fait l’aveu qu’un Lumière 2011 verra le jour. De nouveau, dans un an, Lyon et ses spectateurs de cinéma se pencheront sur les « vieux » films pour se remémorer ce qu’est le passé et comment il s’éprouve. Mais déjà les deux derniers films qu’il m’a été donné de voir offrent de fourmillants éléments de réponse.

SENSO de Luchino Visconti (Italie, 1961)

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Livia, une fastueuse comtesse vénitienne, interprétée par Alida Valli avec une fièvre dramatique du degré d’Anna Magnani, s’éprend d’amour pour un soldat autrichien, colon de la ville et fameux conquérant des cœurs féminins. Lointaine parente, par sa noblesse datée, de la Sissi de Romy Schneider en même temps que légataire de Madame Bovary par son romantisme périssable, elle essuiera tout le long du film frustration et passion avant que, devant l’humiliation de trop, elle se résout à trahir son amant. Senso détient de plus que les nombreuses tragédies romantiques à costume une perspective politique. Elle redouble l’enjeu dramatique qui menace Livia car en même temps qu’elle trompe son compte de mari, elle trahit son peuple en s’amourachant d’un « ennemi ». De plus, le film surpasse ainsi les codes du romantisme pour tendre à la dimension hautement plus importante du politique.

Ce jeu contrarié entre le champ politique et les volontés individuelles constitue une donnée fondamentale des films majeurs de Visconti. Pourtant la pleine singularité de Senso dans l’œuvre du cinéaste tient moins par la force de ce nœud dramatique, recyclé par le romanesque victorien, que par la mise en crise de ce-dernier. Comme Madame Bovary, Livia, amoureuse de l’idée d’un Dom Juan daté plus que de Franz lui-même, se fourvoie dans son rêve de romance avant qu’in fine, la réalité des choses, moins idéale et plus scabreuse, ne lui jaillisse au visage. Visconti reconduit volontairement les codes pompiers de la grande aristocratie pour mieux en écailler le vernis et faire percer à jour l’hypocrisie qui gouverne les rapports bourgeois. Senso, même à l’époque de sa sortie, fut déjà un film du passé, sur le passé et sur la fausseté des idéaux qu’il draine jusqu’au présent. La leçon qu’il y aurait à élaborer du film serait celle-là même que partagea Lumière 2010, comme tous les festivals du monde qui aménagent une place conséquente à l’histoire du cinéma : le passé ne doit pas être abordé comme une idole précieuse mais seulement avec le commun trivial du présent.

LE GUÉPARD de Luchino Visconti (Italie, 1963)

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Autre film, d’une plus grande ampleur et d’un regard plus profond sur l’Histoire, Le Guépard de Luchino Visconti, dont on a souvent dit et écrit qu’il portraiturait l’écroulement d’une ère noble, porte surtout une vision vaste d’intelligence sur l’histoire politique. Pendant le festival, Bertrand Tavernier a répété plusieurs fois une de ses phrases fétiches : « le passé n’existe pas, il n’est même pas encore passé. ». Le mot pourrait être du prince Don Fabrizio Salina (Burt Lancaster) qui, devant la révolte populaire menée par le général Garibaldi, se positionne en spectateur. Conscient qu’il faut que tout change pour que rien ne change, Salina est un citoyen de l’Histoire privilégié d’un point de vue culminant sur les évènements. Souvent les critiques assimilent à tort les protagonistes d’un film au cinéaste qui les met en scène ; pourtant difficile ici de ne pas voir en ce noble aristocrate la figure de Visconti. La distance avec laquelle Salina observe les évènements politiques qui bouleversent sa modeste campagne est analogue aux grands ensembles et à la courte focale récurrente qu’utilisent Visconti pour couvrir l’ampleur du territoire.

Le Guépard est un grand film de l’Histoire, au moins aussi introspectif que n’importe quel documentaire analytique. Situé au point d’articulation où bascule le régime de gouvernement italien, le film de Visconti répertorie toutes les étapes qui fondent l’historiographie politique, avec ses lots d’opportunisme et de putsch inachevé. Et Don Salina contemple ce qui se joue, s’échoue, se perd et se substitue à l’état de fait qui fût le sien. A son instar et à celui de Visconti, le spectateur porte un regard d’une nature qui varie en fonction de son penchant naturel. Majoritairement, ce regard sera fait d’un flot de nostalgie. Et pourtant cette nostalgie n’a pas véritablement lieu d’être. Le Guépard prête vraisemblablement davantage à être perçu comme une fête que comme une oraison funèbre. Certes le charmant Don Salina a toute notre affection et sa destitution nous rallie à sa triste cause. Mais le monde qu’il laisse derrière son dos, celui que le cours des choses lui a substitué n’est rien d’autre que celui dont il jouissait avant, fait de la même banalité. Le Guépard, dans son inaltérable classicisme, témoigne qu’il n’existe pas de passé, que le temps n’est fait que d’une répétition des mêmes phénomènes et que, ainsi qu’il est illustré dans le plus beau duo de plans du film, il y aura toujours des larmes et des pots de chambre.

 


"L’Innocent" (L. Visconti), "L’Heure suprême" (F. Borzage), "Les Damnés" (L. Visconti), "Amadeus Director’s Cut" (M. Forman) - Lumière 2010
Par Flavien Poncet, le 11 octobre 2010 2010 - 15:28
Les fêtes usent naturellement les corps, à moins que ce ne soit les corps qui s’usent naturellement en fait. Toujours est il, les jours festivaliers se succèdent et les yeux s’abiment à rêver un monde idéal au cinéma. Tandis que les précédentes journées ont navigué sur le flot des comédies au soyeux son du rire des spectateurs, les journées du vendredi 8 et du samedi 9 octobre ont plutôt résonner de l’écho grave des mélodrames. De quoi reposer l’esprit et faire vibrer le cœur plus intimement.

L’INNOCENT de Luchino Visconti (Italie, 1976)

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Les deux derniers longs-métrages de Luchino Visconti, Violence et passion ainsi que L’Innocent, sont rarement projetés sur grand écran. La circonstance offerte par Lumière 2010 était plus que bienvenue pour faire enfin la rencontre de l’ultime réalisation du grand Visconti. Il est parfois des souhaits qui s’écroulent quand on les croit trop tôt accomplis. Au Pathé Bellecour, une des plus éminentes salles lyonnaises de par son ancienneté, L’Innocent fut projeté avec un lecteur Blu-Ray à partir d’une copie DVD dont le rendu grossi à l’écran a forcément été bouffi de pixels. Pressé par l’horaire, et certainement un peu embarrassé de se voir manipuler devant tous les spectateurs le menu DVD, le projectionniste a lancé le film en VF (alors que tout le festival donne l’heureuse primauté à la VOST). Image affreuse et son inadéquat n’ont qu’à peine entamer le plaisir de voir sur grand écran ce film rare du cinéaste italien. C’est que nous n’étions pas au bout de nos déconvenues. Au pinacle de l’intrigue, à quinze minutes de la fin, lorsque l’horreur du protagoniste aristocratique atteint son comble, une fausse manipulation du lecteur DVD nous propulse à la toute dernière séquence et nous dévoile l’incroyable dénouement. Ainsi sont parfois les séances, comme autant d’accidents en cascade. Aucun tort n’est adressé au projectionniste. En bon amateur de Breton et de Warhol, il y a toujours un plaisir à trouver dans le froissement de la projection, quand le projectionniste s’invente, même contre sa volonté, co-auteur du film qu’il diffuse.

Indépendamment de ces aspérités, L’Innocent propose l’adaptation de D’Annunzio par le second regard Visconti. Par « second regard », j’entends ce regard qui s’est forgé, porté notamment par la photo de Pasqualino De Santis, lors de la seconde partie de l’œuvre viscontienne, à partir de L’Étranger, où les personnages victimes, de Rocco à Sandra, ne suffisent plus, devant être dorénavant les principaux acteurs de leur propre malheur. Et ce malheur s’exerce le plus manifestement dans l’aristocratie bourgeoise, décrépite et mortifère. Le contraste remarquable entre le premier et le second regard de Visconti se révèle en comparant Senso et Les Damnés.

L’Innocent, une des apogées du second regard viscontien, trace ce récit : Tullio Hermil, un aristocrate romain de la fin du XIXème siècle, trompe ouvertement sa femme Giuliana avec sa maitresse. Mais quand Giuliana s’éprend d’un écrivain romantique et chétif au point d’en tomber enceinte, Tullio ne peut l’accepter et bascule progressivement dans une jalousie maladive, côtoyant la folie. Comme la plupart des grands cinéastes, Visconti clôt son œuvre en en réduisant, jusqu’à l’épure, les principaux tenants. Film de chambre, entre cinq protagonistes, avec une intrigue minimale et une musique sommaire, L’Innocent élude les grands territoires des épopées viscontiennes des années 1940 pour tendre à un confinement qui tient de la littérature proustienne. Se perd forcément quelque chose dans l’amenuisement qui n’est comblé par rien. Que les décors et les costumes subjuguent par leur véracité, que les éclairages rayonnent de leur juste proportion ou que les acteurs enchantent par leur délicatesse, L’Innocent n’égale pas les complexes profondeurs tragiques et plastiques qui firent le succès du grand Œuvre de Luchino Visconti.

L’HEURE SUPRÊME de Frank Borzage (États-Unis, 1927)

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Premier long-métrage à avoir reçu l’Academy Award du meilleur réalisateur et de la meilleure actrice (Janet Gaynor), ce film muet de Frank Borzage, que Carlotta sort en DVD dans un coffret de trois films consacrés au cinéaste, fait la douce apologie de l’amour omnipotent. Programmé dans le cadre des « Sublimes moments du muet », dont faisait partie Le Cameraman, L’heure suprême était un des trois films de Borzage présenté au festival. Sans verser dans l’écueil du romantisme échevelé, le cinéaste parsème son film d’humour et de cruauté. Chico (Charles Farrell), un « remarkable fellow » comme il ne cesse de se qualifier, est souvent l’acteur de comportements cocasses ou de propos comiques. Nettoyeur dans les égouts à Paris et incorrigible athée (souffrant de n’avoir pas vu ses prières réalisées alors qu’il avait payé pour chacune d’elle un cierge), il vient un jour au secours d’une petite femme brune, Diane Vulmir (Janet Gaynor), battue dans la rue par sa féroce sœur. Tout le film travaille à les réunir, jusqu’au-delà de la mort, jusqu’au-devant de la guerre. A croire que Paris, comme dans Casablanca, constitue très tôt pour Hollywood le lieu rêvé des amours mutilés par les conflits internationaux

Les scènes de combats militaires, d’après la présentation d’Hervé Dumont (spécialiste de Borzage), auraient été tournées par John Ford, Frank Borzage détestant l’armée au point de ne pas pouvoir mettre en scène les séquences de bataille. A l’œil attentif, il est parfois notable de remarquer des similitudes entre les séquences de guerre de L’heure suprême et celles du Monde en marche de Ford. Par ailleurs, dans les scènes parisiennes, le film profite de décors mémorables de la qualité d’Alexandre Trauner, signées Harry Oliver, qui, pleinement emprunt de réalisme poétique, traduisent avec un sens graphique les derniers jours déclinants de la Belle Époque parisienne.

Beau film à qui plaisent les amours tragiques durant la première guerre mondiale et pour qui aime voir pénétrer avec surprise le fantastique dans le réalisme, L’heure suprême reste un film muet. En tant que tel, la réussite de sa projection reste soumise à la qualité et à la pertinence de son accompagnement musical. Qu’elle soit de nature moderniste ou qu’elle serve simplement comme agrément d’accompagnement, la musique d’un film n’est pas qu’un présentoir, elle agit véritablement sur la réception des images et en influe considérablement le sens et a fortiori l’appréciation. Thibaud Saby fût celui qui eut la charge d’accompagner au piano l’œuvre de Borzage. Tâche ardue, accomplie avec guère d’inventivité ni même d’à-propos. Car quand les images laissent voir le drame se nouer en un point crucial du récit, Thibaud Saby entonne un léger air de jazz, désenflant l’effet du cinéaste, quitte à frôler le contre-sens. A plusieurs reprises, le pianiste a favorisé les notes aigües ou médianes, s’aventurant très peu dans les graves alors que le film s’y prêtait et qu’il avait même à y gagner en expression émotionnelle.

LES DAMNÉS de Luchino Visconti (Italie, 1969)

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Voir un « classique » du cinéma et en estimer la valeur à ses yeux revient parfois à établir sa place de cinéphile par rapport aux établissements officiels. Les Damnés, de l’aveu de beaucoup, dont Amos Gitaï qui a présenté la séance, est un chef-d’œuvre, un film colossal qui ne cesse d’influer aujourd’hui encore. Les costumes ostentatoires et le ton délétère qui s’en dégage ne sont pas sans être affiliés avec un pan du cinéma européen, proche du théâtre ou de l’opéra, et dont Werner Schroeter serait la tête émérite. Pour avoir découvert le film il y a cinq ans, lorsque l’Institut Lumière, coordinatrice de Lumière 2010, avait déjà organisé une rétrospective Visconti, il était question en le revoyant de le réévaluer. Ne l’ayant pas grandement apprécié à la première vision, alors que Visconti m’était apparu comme un immense auteur, qu’en est-il cinq ans plus tard ?

Guère mieux, sinon que la généalogie du film s’est depuis précisée. Les Damnés pourrait sans faille être un remake des Quatre cavaliers de l’apocalypse de Minnelli, avec cette même séquence apocalyptique où la famille se réunit autour de la table pour mieux se déchirer les idéaux politiques. D’autre part, le Dirk Bogarde de Visconti partage avec le Glenn Ford de Minnelli ce même visage carré d’homme plein d’assurance. L’héritage que le cinéaste italien prolonge à travers ce film et les legs qu’il a laissé depuis me sont plus clairs. Est-ce que cela le rend meilleur ? Pas vraiment. Bien sûr, l’esthétique expansive, redoublée au final par le visage étrangement blafard d’Ingrid Thullin, déplace le film à l’orée du théâtre. Pourtant nous ne sommes ni dans la maestria épique de Senso ni dans l’aventure bouleversante de Ludwig. Le film rejoue les grandes épopées familiales des premiers films de Visconti sans aucune espérance -ainsi que Visconti le confia à Stefano Roncoroni en 1969- et sous l’angle d’un drame amer, rendu aussi amer par le renforcement de la critique du cinéaste à l’égard des grandes familles bourgeoises.

AMADEUS DIRECTOR’S CUT de Milos Forman (États-Unis, 1984)

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Pour la remise du prix Lumière à Milos Forman, Bertrand Tavernier et Thierry Frémaux choisirent parmi toute l’œuvre du cinéaste l’une de ses plus prestigieuses : Amadeus, dans la version director’s cut sortie en 2002. Le choix du film n’est pas que celui du cœur, il est aussi celui de l’intelligence stratégique. En projetant cette œuvre lors d’une soirée qui prélude la clôture du festival, les organisateurs soulignent la concordance sourde rentre les films de Visconti et de Forman. Même goût du tragique, même fascination pour les petites gens dressées contre le grand monde. Même costume : la grande robe noire portée par le père de Mozart dans Amadeus ressemble à s’y confondre à celle portée par la comtesse Serpieri dans Senso lorsqu’elle rend sa dernière visite à son amant Franz.

Les comparaisons entre les deux se tissent dans les détails. Car dans le fond, Forman n’est pas viscontien. Amadeus, comme l’ensemble de l’œuvre anglophone du cinéaste, dresse le portrait d’une folie banale où Visconti préfère observer la décadence toute racinienne des hommes. Le plan terminal qui clôt Amadeus filme en travelling arrière Salieri, interné dans un centre d’aliénés, qui se promène en chaise roulante et absous, en roi des fous, tous les déments qui l’entourent. Durant trois heures, le temps d’une nuit où le compositeur véronien relate le récit de sa jalousie pour Mozart à un jeune prêtre, deux récits convergent : celui de l’ascension difficile du génie de Mozart dans la société aristocrate viennoise et celui du ressentiment croissant de Salieri pour le prodige Mozart. La grande ingéniosité du scénario, écrit par l’auteur de théâtre Peter Shaffer, tient à ce croisement contrarié de deux volontés fortes, l’une de génie (Mozart), l’autre d’ambition (Salieri). Le scénario, en soi véritable leçon d’écriture, est mis en corps par une des plus belles photographies de film d’époque, surpassant celle de Geoffrey Unsworth pour Tess et égalant celle de John Alcott pour le Barry Lyndon de Kubrick. Les visages qui l’incarnent sont ceux mémorables de Tom Hulce et de F. Murray Abraham (acteur Oscarisé pour le film… et qu’on retrouve aujourd’hui dans la série Z Blood Monkey). Tout le film répond à un souci de perfection. Et cette perfection est rendue d’autant plus savoureuse par Forman qu’elle figure sur le long la représentation le chavirement dans la folie. Ce que le cinéma de Forman propose de plus singulier provient de ce mouvement latent sur l’instant mais conséquent sur le long qui renverse la normalité en étrangeté. Ce qui est usuel se change en insolite, tout le cinéma de Forman repose sur ce renversement, par un jeu dialectique bien rôdé souvent, parfois trop comme dans Larry Flynt ou même usé comme dans Les Fantômes de Goya. Amadeus, plus que n’importe quel Vol au-dessus d’un nid de coucou, réussit ce basculement d’autant plus brutal qu’il s’accomplit par la sournoiserie larvée de Salvieri. En cela, il s’impose, avec évidence, comme l’un des films les plus emblématiques de l’OEuvre de son auteur.

 


"Les Croix de bois" (R. Bernard), "Confucius" (F. Mu), "Mélodie pour un tueur" (J. Toback), "Point limite zéro" (R. C. Sarafian) - Lumière 2010
Par Flavien Poncet, le 9 octobre 2010 2010 - 22:41
Troisième journée de festival, jeudi 7 octobre, et déjà les souvenirs des films se bousculent entre eux, comme dans l’esprit d’un enfant atteint du syndrome de Stendhal. Dans les allées et venues entre les salles de cinéma de Lyon, sur le quai d’un couloir de métro, les personnages des films peuplent subrepticement la réalité. Le tuilage entre passé et présent tant pressenti par nous en ouverture de festival est en train de s’opérer à travers la joyeuse ivresse du cinéphile, mué a fortiori en cinéphage. A hauteur de quatre à cinq films par jour, les idées ne restent plus tout à fait nettes. Pourtant, il demeure encore des films qui vous aident à voir et à entendre un peu plus clair. Cette journée fût riche, dans sa diversité, d’œuvres qui ouvrent un monde plus qu’elles n’ont fermé d’images. Du cinéma à yeux grands ouverts (comme celui d’Argento, vu et chroniqué par Julien Hairault).

LES CROIX DE BOIS de Raymond Bernard (France, 1931)

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Troisième rétrospective principale du festival (après celles de Visconti et Forman), le cycle consacré au cinéma de Raymond Bernard permet pleinement de réévaluer l’œuvre d’un auteur français méconnu, quelque peu enfoui sous la vaste histoire du cinéma. Ayant entamé ses premiers films à l’ère du muet pour la poursuivre jusqu’au-delà des années 40, Bernard compte, de l’aveu d’Abel Gance, comme un des meilleurs metteurs en scène.

Les Croix de bois occupe une place capitale dans le cinéma de Bernard, non seulement parce qu’il permet au cinéaste de bénéficier d’une reconnaissance professionnelle et nationale (il sera décoré « soldat d’honneur »), mais aussi parce qu’il y expérimente, pour la première fois dans le cinéma français, le mixage sonore multipiste. En résulte l’expression, encore efficiente aujourd’hui, du sentiment vraisemblable d’être plongé au sein d’une bataille de la première guerre mondiale. Pas de Capitaine Conan ni d’Un long dimanche de fiançailles dans cette réalisation de Bernard. Sans basculer dans un excès de bon sentiment, le pacifisme de Raymond Bernard décrit aussi bien l’inconscience des grands pontes de l’armée et la petite lâcheté de certains soldats d’infanterie. En cela, l’écriture complexe et jamais dichotomique des personnages rejoint celle, autrement plus charismatique, des Sentiers de la gloire.

Le scénario, adaptant un ouvrage de Roland Dorgelès, fait le récit sous le regard d’un jeune engagé (Pierre Blanchar, acteur fétiche de Bernard) d’un régiment de poilus plongé dans les tranchées en pleine première guerre mondiale. Sans précisément localiser le lieu de l’action, Bernard aspire à l’universalité. Pour redoubler cette volonté, le ton épique de la mise en scène et les bricolages formelles élèvent le film au rang des grands poèmes lyriques composés à l’honneur des morts. Ce lyrisme est approfondit par le jeu déclamatoire de Pierre Blanchar, en contraste avec celui, plus instinctif, des autres acteurs, Charles Vanel, Gabriel Gabrio ou même Antonin Artaud. Le film s’ouvre par ailleurs sur des champs entiers, à la perspective infinie, où s’étendent ces croix de bois bricolées en guise de tombe aux soldats morts en guerre. Toute l’œuvre se ponctue de plans à la portée similaire, prolongeant l’héritage de l’avant-garde cinématographique française des années 20. Par certains aspects, notamment ses nombreuses transparences, Les Croix de bois n’a rien à envier aux films de René Clair.

CONFUCIUS de Fei Mu (Chine, 1940)

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Tandis que le festival a offert jusqu’ici des copies restaurées d’une qualité de très haute définition, Confucius est loin d’en atteindre le niveau. Ni biopic, ni film spectaculaire sur l’histoire des empires chinois, le Confucius de Fei Mu a été retrouvé en 2001 à Hong Kong, alors qu’il avait été produit en 1940 à Shanghai. Bienheureux soient les hasards qui permettent ainsi de raccommoder le visage de l’histoire du cinéma. Néanmoins, soi-disant produit d’un « travail minutieux de restauration », la copie présentée à Lumière 2010 souffraient de très nombreuses rayures et de pistes de son manquantes. Ainsi, la première bobine est totalement muette. Douze minutes d’introduction sans son, composées d’images étranges, d’une esthétique qui tient du Perceval le gallois de Rohmer, comme l’a remarqué Lorenzo Codelli en présentant la séance. C’est une autre expérience, tenant presque de l’ordre de l’art contemporain, mais la séance s’est parfois plus apparentée à la projection d’un film expérimental, du registre de ceux de Ken Jacobs, qu’à l’exhumation académique d’un film de studio chinois.

Il restait donc au spectateur d’essayer de deviner le film qui se cachait derrière la copie, d’entrevoir comment le cinéma chinois, en 1940, à l’orée de la révolution maoïste, pouvait se pencher sur la naissance du confucianisme. Récit continu sur les premiers enseignements de Confucius, le film s’approche autant comme une intrigue biographique que comme une suite de scènes-aphorismes. Si les cadrages et le charme de la composition des plans réussissent à convaincre, même un public occidental des années 2010, le jeu des acteurs très conventionnel, issu du théâtre traditionnel oriental, convainc peu. La retenu de Fei Mu et de ses acteurs nous situe entre l’épure esthétique d’un Kenji Mizoguchi et un certain tragique médiocre affilié aux auteurs coréens des années 60 (Shing Sang-ok ou Lee Man-hee).

MÉLODIE POUR UN TUEUR de James Toback (USA, 1978)

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Dressons d’emblée la comparaison, pour mieux s’en dégager : le premier film de James Toback, Mélodie pour un tueur, partage de remarquables points communs avec le Taxi Driver de Martin Scorsese. Outre de mêmes membres de l’équipe technique et artistique (Michael Chapman à la photo et Harvey Keitel en acteur principal), Mélodie pour un tueur rejoue le portrait similaire d’un jeune homme à l’équilibre mental précaire. Sans la perspective politique de Taxi Driver –nulle mention faite ici à la guerre du Vietnam-, Mélodie pour un tueur en rejoint les grands instants graves.

Jimmy Angelilli, comme le Robert Dupea de Five Easy Pieces, est déchiré entre un goût prononcé pour l’art (ils sont tous deux doués pour le piano) et un penchant irrémédiable pour le vulgat. Toback situe son film, comme Rafleson, là où le Nouvel Hollywood s’articule le plus manifestement, dans cette jonction à l’époque antinomique entre l’art et la vie dans son expression la moins apprêtée. A la différence toutefois du héros de Five Easy Pieces, le protagoniste de Toback manque de libre arbitre. A chaque occasion où il est en mesure de choisir, Jimmy est interrompu par son impuissance inconsciente à s’exprimer. Faut-il qu’il fasse immédiatement l’amour à une inconnue et l’affaire est aussi vite pliée qu’elle est entamée ; faut-il qu’il démontre son talent de pianiste devant un impresario qu’il ne peut jouer plus d’une vingtaine de portées. Les exemples abondent dans le film qui réduisent Jimmy à un enfant désarmé, porté par ses uniques pulsions. Sa subordination à son père et les yeux continuellement embués d’Harvey Keitel renforcent la nature d’enfant du personnage, nature qu’il perdra in fine lorsqu’après avoir commis l’infâme, il semble, dans le dernier plan, s’être changé en bête, assis nu, le corps brutal devant son piano.

Si Mélodie pour un tueur est un film d’une profonde beauté cinématographique, c’est qu’il compose avec un souci formel qui manque par ailleurs à d’autres films de la sélection des raretés US des années 70. Ce souci formel n’est pas un déni naturaliste. Au contraire, la forme esthétique du film ne peut s’accomplir sans la prise en compte du réalisme. Ainsi l’œuvre de Toback, tournée en grande partie dans des décors naturels, postule sur ce réalisme pour modeler un regard et une représentation plastique du monde. Nombreux sont les plans du film qui réussissent, par une science exemplaire du cadrage et de l’éclairage, à modeler le réel afin qu’il saisisse davantage la projection mentale de Jimmy plutôt que la seule image nue de cette réalité.

POINT LIMITE ZERO de Richard C. Sarafian (USA, 1971)

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Philippe Garnier a présenté Vanishing Point comme étant « un film sur la vitesse ». Sarafian (cinéaste méconnu, ayant exercé par la suite à la télévision) fait un road-trip porté par un élan qui donne l’illusion, comme la flèche de Zénon pliée dans son propre mouvement, de n’atteindre jamais son but. Le film porte sur un dénommé Kowalski, chauffeur de garage d’une Dodge Challenger 1970, consommateur d’amphétamines, pas tout à fait un hippie. Au commencement, un voyage à exécuter le long de la côte Ouest états-unienne, de Denver à San Francisco. Sur le départ, il fait le pari avec un ami qu’il arrivera à destination en un temps record. S’ensuit, à force d’excès de vitesse, une course poursuite avec la police de plusieurs états. Le film, s’il se range dans une catégorie, va aux côtés d’un sous genre du cinéma d’exploitation hollywoodien des années 70 tournant autour du culte des voitures et de leur vitesse.

Pourtant Vanishing Point dépasse le simple programme du film de genre. Sublimé par une forme de mise en scène qui ne craint pas les trucs visuels (comme le long arrêt sur image entre deux voitures qui se croisent, signifiant le départ du récit) et les situations fulgurantes (comme cette naïade blonde et nue qui entre dans le champ assise sur une moto), le film de Sarafian déplace l’enjeu du simple road-movie à une échelle plus grande, celle d’un film existentiel. A l’instar d’Easy Rider (dont il équivaut la réussite), la fuite en avant du protagoniste signifie la jetée dans le vide d’une génération entière. La photographie de John A. Alonzo, moins élaborée que dans Harold et Maude ou dans le Scarface de De Palma, retrouve dans les scènes de la Death Valley les tons surexposés d’une Amérique désormais percée à vue. Le grand succès du film de Sarafian provient de sa faculté à captiver le spectateur, à le stimuler et à la réjouir en substituant à un paresseux modèle narratif classique des tentatives d’audaces formelles.

 


"Phenomena" (D. Argento) - Lumière 2010
Par Julien Hairault, le 8 octobre 2010 2010 - 07:37
Deuxième film de Dario Argento présenté au Festival Lumière 2010, Phenomena est un film culte, devrait-on dire un film de cultes ! Car ce métrage, réalisé en 1985, est autant un film de Dario Argento (un de ses classiques), que le premier film AVEC Jennifer Connelly, qui a quinze ans, était déjà la plus belle actrice du monde.

Comme Lumière 2010 nous donnera l’occasion, ces prochains jours, de revenir sur la carrière d’Argento à travers ses deux premiers films (L’Oiseau au plumage de cristal et Le Chat a neuf queues), profitons de la présentation hier, toujours en présence du cinéaste, du magnifique Phenomena pour déclarer notre amour à la magnifique Jennifer Connelly, ici dans son premier grand rôle au cinéma.

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Connelly incarne Jennifer ( !), fille d’un célèbre acteur américain, envoyée dans un pensionnat en Suisse où elle ne connaît personne. Dans cet environnement quelque peu hostile, notre héroïne est la proie de crises de somnambulisme qui vont la mettre en contact avec le dangereux tueur en série déjà responsable du meurtre de plusieurs jeunes filles dans les environs. Parallèlement, elle se découvre un pouvoir extrasensoriel lui permettant d’entrer en communication avec les insectes. Traquée par le serial killer, elle trouve refuge chez un entomologiste, John McGregor (l’excellent Donald Pleasance), qui la poussera à mener l’enquête et développer ses pouvoirs, comme le fera dans Incassable un autre personnage démiurgique en fauteuil : Elijah.

La comédienne, encore jeune (15 ans), est resplendissante d’un bout à l’autre du métrage, malgré les horreurs et les humiliations que son personnage traverse. Elle incarne à merveille la virginité et la candeur d’un personnage extraordinaire et fantastique, dont les péripéties prennent les allures d’une quête identitaire, de celles qui façonnent un être à vie. Rétrospectivement, elle reste encore aujourd’hui l’une des plus incroyables héroïnes du cinéma d’horreur. Son beau visage, même sous la terreur et la crasse d’un bain de vers au milieu de cadavres en décomposition, marque à jamais les spectateurs.

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Il faut dire aussi, et rendons à César ce qui lui appartient, que la mise en scène d’Argento est magnifique, et qu’elle se ponctue en apothéose par un climax à montrer dans les écoles du genre. Avant la séance, Argento avait pris le soin de préciser que Phenomena était né de la lecture d’un livre du Professeur Leclerc, fameux entomologiste français. Rarement un film n’avait placé l’Animal en si belle posture en son sein. Car en plus du singe qui aide au quotidien McGregor, et qui sauvera notre héroïne lors d’un finale jouissif qui remportera les applaudissements de la salle de l’Institut Lumière, la part dévolue aux insectes apporte la touche "fantastique" du film, en même temps qu’une intéressante caution scientifique.

Phenomena est au final un excellent métrage, captivant par son intrigue dont le suspense se tient jusqu’à la toute dernière scène. On y retrouve également les motifs habituels de la mise en scène d’Argento, peut-être encore mieux travaillés que dans Ténèbres. Et puis, on l’a déjà assez bien dit : il y a Jennifer !

 


"Justin de Marseille" (M. Tourneur), "L’Etranger" (L. Visconti), "La Vie de château" (J.-P. Rappeneau), "Taking Off" (M. Forman) - Lumière 2010
Par Flavien Poncet, le 7 octobre 2010 2010 - 20:48
Pour la deuxième journée du mercredi 6 octobre, c’est à un voyage entre les décennies et les pays, sur le mode principal du rire, que nous a convié Lumière 2010. La journée s’est achevée sur la mécanique humaine de Buster Keaton et d’Edward Sedgwick, Le Cameraman, mis en musique par Timothy Brock à l’Auditorium de Lyon. L’œuvre est classique, connue par beaucoup comme un des grands chefs-d’œuvre du burlesque muet hollywoodien. Nous n’y revenons pas, Thierry Frémaux l’a résumé : « c’est ce genre de film dont on connait sans doute la qualité de chef-d’œuvre ».

JUSTIN DE MARSEILLE de Maurice Tourneur (France, 1935)

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Justin de Marseille occupe la place d’un film du retour dans l’OEuvre de son auteur, de la même façon que French Cancan pour Jean Renoir. Justin, bon samaritain local, adoré de tous les habitants du port marseillais, lutte contre la pègre d’Esposito, moins pour faire régner la justice que pour établir un ordre. Ainsi, il va s’efforcer à ce que l’opium arrivé illégalement par le port soit livré à ses destinataires prévus, les Chinois, sans être détourné par Esposito.

Après avoir été un cinéaste remarquable à Hollywood pendant la période du muet, Tourneur revient en France, son pays natal, pour y poursuivre sa carrière. Il y tourne donc ce film plus atlantique que méditerranéen. Plus atlantique parce qu’il se situe définitivement sur le littoral français, par le caractère gouailleur des personnages et par la truculence pagnolesque de certaines situations, tandis qu’il rejoue allégrement l’esthétique du Film Noir. Le chef opérateur (George Benoit qui, de l’aveu de Tavernier, aurait été considéré par Raoul Walsh comme un des meilleurs de son métier) s’inspire de la tradition des films de gangster tout autant que du réalisme français, entre Wellman et Grémillon.

Le film a été projeté dans une version restaurée numérique haute définition à partir du négatif et du positif pour l’image, et du seul négatif pour le son. L’occasion d’apprécier une copie remarquable qui rend justice tout aussi bien à l’image qu’au son. Les restaurations permettent à des œuvres méconnues (et il y en a un grand nombre lors de ce festival) de trouver un second élan, de participer à une histoire du cinéma que le spectateur peut, au plaisir, reconstituer. Au plaisir, cette histoire de justice populaire avec courses de voitures et punchlines pagnolesques n’est pas sans évoquer au spectateur moderne des productions marseillaises Besson comme Taxi. Mais Gérard Pirès est loin d’être est un aussi vaste enchanteur poétique que Maurice Tourneur et n’est pas le père d’un cinéaste prodigieux, Jacques Tourneur.

L’ETRANGER de Luchino Visconti (Italie, 1967)

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Lorsque Luchino Visconti adapte « L’étranger », le grand ouvrage de Camus, son OEuvre accuse, sinon une dépression, une certaine minoration. Après Le Guépard, Visconti met en scène Sandra, un des plus beaux rôles de Claudia Cardinale, qui substitue au crépuscule d’une époque entière le seul déclin d’un âge, celui d’une femme. Dégagé de l’épopée, Visconti recentre son cinéma vers l’individu, dont Mort à Venise puis Ludwig, le crépuscule des dieux seront l’apogée. L’Étranger vient donc après Sandra, porté par une musique parcimonieuse remarquable signée Piero Piccioni, aussi belle et étrange que les musiques acousmatiques d’un Schaeffer. Les grands instants du film interviennent lorsque cette musique accompagne les visages de Marcello Mastroianni, éclairés de spots directifs nébuleux, et les brèves apparitions d’Anna Karina. Il en résulte au final, moins un versant romantique qu’une expression kafkaïenne de l’existence. La séquence finale du tribunal, où –chose absurde en soi- Bernard Blier se fait l’avocat de Mastroianni exprime la pleine absurdité du film, un non-sens davantage camusien que viscontien. Centré sur un fils en deuil de sa mère pour qui rien n’est important, répétant à plusieurs reprises « ça ne fait rien », L’Étranger converge toutes les forces du cinéma à traduire l’humanisme insensé de Camus.

LA VIE DE CHÂTEAU de Jean-Paul Rappeneau (France, 1965)

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En 1965, un des cœurs palpitants du cinéma français, la Nouvelle Vague dans son acception large, connaît une période de déflation. 1963, les Jeunes Turcs après avoir jouit d’une renommée d’échelle internationale, éprouvent des difficultés à produire leur prochain film. Dans le même temps, une nouvelle vague ne tarde pas à affluer, enrichi du succès de la précédente. Jean-Paul Rappeneau fait partie de ceux-là. Au générique de son premier long-métrage, quelques artistes de sa génération : Claude Sautet et Alain Cavalier au scénario, Michel Legrand à la musique et Pierre Lhomme à la photo. Pas n’importe qui. Imaginez Papy fait de la résistance mis en œuvre par une bande de jeunes artistes pétris de talent. Le vaudeville se situe pendant l’Occupation allemande, dans un château champêtre, où un mari, sa femme, leurs mère et père respectifs se impliqués bon gré mal gré dans la Résistance française. Éternelle interrogation dont la pertinence résonne encore, aujourd’hui : peut-on verser dans autant de farce à partir d’un tel sujet ? Au jeu des cinéphiles, Rappeneau dans La vie de château côtoie moins la généalogie de la Nouvelle Vague que parfois l’amertume ironique des premiers Claude Autant-Lara.

Il faut savoir cueillir son plaisir où il fleurit. La Vie de château, de la part du cinéaste pompier que peut être l’auteur de Cyrano de Bergerac, propose un pan plaisant du jeune cinéma français des années 60, d’autant plus plaisant qu’il est porté par un profond noir et blanc signé Lhomme (grand nom, rien que pour La Maman et la putain).

TAKING OFF de Milos Forman (Etats-Unis, 1971)

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Premier long-métrage états-unien de Milos Forman, Taking off oeuvre à ce qui fait le sel des plus grands films américains réalisés par des européens (ceux des Lang, Ophuls ou Varda) : la critique acerbe et profonde du système économique et culturel de la société américaine. Le film ressemble à une allègre gueule de bois. Au lendemain de mai 68 et du printemps de Prague, Forman constate l’échec de l’utopie libertaire et dresse le portrait "au vitriol" (selon l’expression consacrée) de la jeunesse américaine. Situant en champ-contrechamp les jeunes de la génération hippie avec leurs parents conservateurs, Forman, fort du scénario de Jean-Claude Carrière, un des plus formidables scénaristes au monde, met en crise, sur le mode dialectique, la chimère hippie. Tandis que les chanteurs beatniks sont représentés comme des arrivistes, opportunistes et capitalistes en puissance (ce que notre présent a confirmé), les parents sont exposés comme des bourgeois contrits et guindés. Auteur malicieux et joyeusement farceur, Carrière a articulé quelques séquences aussi drôles qu’elles organisent la réunion des plus incongrus entre deux objets de deux mondes hétérogènes. Parmi les instants les plus forts en contrariété, cette séquence où un aréopage de parents bourgeois, membres d’une association de parents d’enfants fugueurs, s’initie au fumage de joints. Autres moments hilarants, cette partie de bataille texan –strip-poker- entre deux couples de bourgeois new-yorkais, surpris in fine par les yeux de la jeune fille. Préambule mordant à Hair, Taking off a offert l’un des films les plus drôles, dû aussi à l’intelligence de sa mise en scène, de cette journée.

 




A l’occasion de la sortie du dernier film de Jacques Audiard, Un prophète, Fin de Séance vous propose un top 5 consacré aux films de prison.

  1. Down By Law de Jim Jarmush
  2. La Grande illusion de Jean Renoir
  3. Hunger de Steve McQueen
  4. La Grande évasion de John Sturges
  5. L’Évadé d’Alcatraz de Don Siegel

Sans oublier Midnight Express et La Vie de David Gale de Alan Parker, Le Reptile de Joseph L. Mankiewicz, Cube de Vincenzo Natali, et Au nom du père de Jim Sheridan.



Pour profiter des rétrospectives d’auteurs et des reprises des joyaux du patrimoine cinématographique mondial, retrouvez les programmes cinéphiles :

- Séances, la cinéphilie à Paris
- Cinémas indépendants acceptant la carte Le Pass
- L’Institut Lumière à Lyon
- La Cinémathèque de Toulouse
- Le Ciné-Club de Caen

Ces liens vous sont proposés par Fin de Séance, site d’analyse critique des films d’aujourd’hui, n’hésitez pas à nous contacter pour nous transmettre des liens équivalents pour d’autres villes.

Retrouvez également Vodkaster - Le blog de la cinéphilie 2.0



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